Jonathan Richman And The Modern Lovers
Jonathan Richman and the Modern Lovers, Jonathan RICHMAN (1977) : la tendresse comme acte de rebellion
Il faut imaginer la tete des amateurs de proto-punk en 1977. Un an plus tot paraissait enfin le premier album des Modern Lovers, ce disque enregistre en 1972 avec John Cale aux manettes, ce monument de garage nihiliste sur lequel « Roadrunner » tournait en boucle comme un mantra adolescent obsede par les autoroutes du Massachusetts. Jonathan Richman y chantait l’ennui des banlieues avec la voix d’un gamin amoureux du Velvet Underground. Et puis, alors que le monde decouvre ce premier disque et range Richman dans la case des parrains du punk, le bonhomme sort ceci : un album doux, acoustique, presque enfantin, qui tourne le dos a tout ce qu’on attendait de lui.
Beserkley et le refus du volume
Publie en 1977 chez Beserkley Records, ce deuxieme album officiel acte une rupture totale. Richman a dissous le groupe electrique des debuts et reconstruit une nouvelle formation, plus legere, plus aerienne, avec Leroy Radcliffe a la guitare, Greg Keranen a la basse et D. Sharpe a la batterie. Surtout, Richman impose une regle qui sonne comme une provocation en pleine annee punk : on joue doucement. Les amplis sont baisses, les guitares deviennent acoustiques, la batterie se fait caressante. Au moment ou Londres explose, Richman murmure.
Ce choix n’est pas une faiblesse, c’est une declaration. Richman a compris quelque chose que peu de ses contemporains saisissent : la veritable subversion, en 1977, ce n’est pas de hurler plus fort que les autres, c’est d’oser la naivete assumee, la tendresse revendiquee, l’emerveillement enfantin dans un monde qui ne jure que par la rage.
Des chansons comme des dessins d’enfant
Le repertoire de l’album confirme ce parti pris. « Hey There Little Insect » est une chanson d’amour adressee a un insecte. « Abominable Snowman in the Market » raconte un yeti qui fait ses courses au supermarche. « Hey There Little Insect », « Hi Dear », « Here Come the Martian Martians » : on dirait des comptines, des historiettes griffonnees sur un coin de table. Richman chante les martiens, les boules de neige, les petites betes, avec un serieux desarmant et une sincerite qui interdit la moquerie.
Sous cette apparente legerete se cache un songwriter d’une finesse rare. La simplicite de Richman est le fruit d’un travail, d’un depouillement volontaire. Il y a chez lui une filiation directe avec le rock and roll des annees cinquante, avec Chuck Berry et les premiers groupes vocaux, mais filtree par une sensibilite tellement personnelle qu’elle echappe a toute categorie.
Le pari de la sincerite
Ce disque deroute autant qu’il enchante. Les puristes du premier album crient a la trahison, persuades que Richman a perdu son mordant. Mais avec le recul, on comprend que c’est exactement le contraire qui s’est produit. Richman a refuse de se laisser enfermer dans un personnage. Il a prefere suivre sa propre boussole interieure, quitte a passer pour un doux dingue. Cette integrite, cette fidelite a soi-meme, c’est precisement ce qui fait de lui une figure unique du rock americain.
Richman ouvre ici une voie que beaucoup emprunteront plus tard, de l’antifolk new-yorkais aux innombrables songwriters indie qui revendiqueront le droit a la candeur. Sa silhouette plane sur des generations entieres de musiciens qui ont compris qu’on pouvait etre adulte tout en gardant un regard d’enfant. On le retrouvera des annees plus tard dans le film « Mary a tout prix » des freres Farrelly, troubadour souriant commentant l’action avec sa guitare, fidele a lui-meme jusqu’au bout.
Cet album de 1977 reste l’un des documents les plus touchants de la discographie de Richman. Il ne cherche pas a impressionner, il ne court pas apres la mode, il ne calcule rien. Il offre simplement des chansons qui ressemblent a leur auteur : tendres, drole, profondement humaines. Dans le fracas de 1977, cette voix qui chuchote des histoires de martiens et d’insectes amoureux est peut-etre, finalement, l’une des plus revolutionnaires de toutes.
A reecouter aujourd’hui, le disque n’a pas pris une ride parce qu’il etait deja hors du temps a sa sortie. La candeur ne vieillit pas. Richman l’avait compris avant tout le monde, et il en a fait l’oeuvre d’une vie.
Beserkley, le laboratoire de la douceur
Il faut aussi rendre justice a la maison de disques qui a permis cette aventure. Beserkley, label californien independant et un brin foutraque, a offert a Richman la liberte totale dont il avait besoin pour mener sa mue. Personne, dans une grande structure, n’aurait laisse un artiste catalogue proto-punk enregistrer des comptines sur des insectes en baissant les amplis. Cette confiance se ressent dans chaque sillon. On y trouve une reprise enjouee de « Back in the U.S.A. » de Chuck Berry, clin d’oeil au rock and roll fondateur que Richman venere, ainsi que la magnifique « New England », declaration d’amour a sa region natale, et « Important in Your Life », petite merveille de sincerite desarmante. Loin de la pose, ces chansons disent le quotidien, l’attachement aux lieux et aux gens, avec une simplicite qui touche droit au coeur. C’est tout le paradoxe de ce disque : en apparence anodin, il atteint une profondeur emotionnelle que bien des albums ambitieux n’effleurent jamais.
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