Rock ‘N’ Roll with The Modern Lovers
Rock ‘N’ Roll with The Modern Lovers, Jonathan RICHMAN (1977) : la fantaisie poussee a son comble
Meme annee, meme maison de disques, meme demarche, et pourtant un cran plus loin dans la fantaisie. En 1977, Jonathan Richman enchaine et publie chez Beserkley ce troisieme album au titre faussement banal, « Rock ‘N’ Roll with The Modern Lovers », qui est en realite l’un des disques les plus joyeusement excentriques de toute la decennie. Si l’album precedent avait surpris par sa douceur, celui-ci enfonce le clou avec une serie de chansons qui tiennent autant de la blague potache que de la pure poesie naive.
Egyptian Reggae, le tube inattendu
Le miracle de cet album porte un nom : « Egyptian Reggae ». Cet instrumental hypnotique, construit sur un riff entetant qui marie une fausse couleur orientale a un groove reggae bancal, devient contre toute attente un veritable succes commercial. Au Royaume-Uni, le morceau grimpe jusqu’aux sommets des classements a la fin de l’annee 1977 et fait connaitre Richman a un public bien plus large que le cercle des inities du proto-punk. Voila donc le parrain officieux du punk americain qui se retrouve dans les hit-parades britanniques avec un instrumental pseudo-egyptien. L’ironie de l’histoire est savoureuse.
Le morceau est en realite adapte d’un theme existant, et cette filiation provoquera quelques discussions sur les credits, mais l’essentiel est ailleurs : Richman a transforme une bizarrerie en hymne, et prouve une fois de plus que son intuition melodique fonctionne en dehors de toutes les regles.
Un bestiaire et un imaginaire d’enfant
Le reste de l’album poursuit l’exploration de cet univers ou tout est pretexte a l’emerveillement. « Ice Cream Man » celebre le marchand de glaces avec un enthousiasme contagieux. « Dodge Veg-O-Matic » chante l’amour d’une vieille voiture. « Rockin’ Rockin’ Leprechauns » convoque les lutins irlandais. « The Wheels on the Bus » reprend carrement une comptine pour enfants, sans la moindre distance ironique. Richman assume totalement ce territoire de l’enfance, ce regard qui s’extasie devant les choses simples que les adultes ont cesse de voir.
On retrouve aussi une nouvelle version de « Roadrunner », ce classique absolu des debuts, ici rejoue dans un esprit plus leger, comme pour signifier que le passe n’est pas renie mais simplement reinterprete a travers le prisme de la nouvelle sensibilite de l’artiste. Richman ne tourne jamais completement le dos a ce qu’il etait, il le digere et le transforme.
L’art de la simplicite radicale
Ce qui frappe a l’ecoute, c’est la coherence absolue de la demarche. La nouvelle formation des Modern Lovers, avec ses arrangements aeres et son refus de toute esbroufe technique, met parfaitement en valeur ces chansons-bonbons. Tout est lumineux, tout respire la bonne humeur, et pourtant rien n’est facile a fabriquer. Faire simple sans tomber dans la simplicite betifiante demande un talent immense et une confiance totale en son propre instinct.
Richman se moque eperdument des codes du serieux rock. Pendant que ses contemporains cultivent la pose, la rage ou la sophistication, lui chante des insectes, des glaces et des lutins avec une foi inebranlable. C’est cette liberte radicale qui fait de lui une figure a part, inclassable, aimee d’un public fidele qui reconnait en lui un esprit veritablement libre.
Avec le temps, « Rock ‘N’ Roll with The Modern Lovers » est devenu un disque culte, l’un de ces albums qu’on se transmet comme un secret entre amateurs. Il incarne ce moment ou Richman a definitivement choisi son camp : celui de la fantaisie assumee, de la tendresse sans complexe, de l’enfance comme territoire poetique a part entiere. Loin des fureurs de son epoque, il a trace un chemin de traverse ou la candeur devient une forme superieure de sagesse.
Reecoute aujourd’hui, le disque conserve intacte sa fraicheur desarmante. Il suffit de quelques notes d' »Egyptian Reggae » ou de quelques mots sur un marchand de glaces pour retrouver le sourire. C’est peut-etre cela, la plus belle reussite de Richman : avoir fabrique de la joie pure, sans mode d’emploi, et l’avoir rendue eternelle.
La scene comme prolongement naturel
Ces chansons prennent tout leur sens quand on imagine Richman sur scene, car c’est la qu’il a toujours ete le plus lui-meme. Depouille de tout artifice, souvent reduit a sa guitare et a quelques accompagnateurs discrets, il transforme chaque concert en moment de complicite directe avec le public, multipliant les digressions parlees, les sourires et les pas de danse maladroits qui font tout son charme. Les morceaux de cet album, courts, malicieux, faciles a chanter, sont taillles pour cet exercice. L’aventure se prolongera d’ailleurs avec d’autres pepites de la meme veine, comme la tendre « The Morning of Our Lives », devenue un hymne pour ses fideles. Richman continuera ensuite de tracer sa route en solitaire pendant des decennies, refusant les modes et les facilites, fidele a cette esthetique du minimalisme joyeux qu’il a portee a son sommet sur ce disque. Peu d’artistes auront aussi totalement assume leur singularite, et c’est cette coherence qui force le respect.
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