Canned Heat et John Lee Hooker. Los Angeles, 1971. Deux generations du blues americain se rencontrent dans un studio californien et ce qui en sort est l’une des collaborations les plus authentiques et les plus touchantes de l’epoque. Canned Heat, groupe rock blanc profondement amoureux du blues qu’il a etudie et pratique depuis ses debuts, offre ses competences musicales au grand John Lee Hooker, bluesman du delta du Mississippi dont le talent n’a jamais eu besoin de personne pour s’exprimer mais qui trouve dans cette rencontre une nouvelle resonance.
John Lee Hooker est ne en 1917 dans le comte de Coahoma, Mississippi. Il a appris la guitare aupres de son beau-pere Will Moore, et a developpe un style entierement personnel qui n’obeit a aucune regle etablie. Son boogie, ce groove monotone et hypnotique construit autour d’un accord unique qu’il varie a l’infini en frapant du pied le tempo, est une invention qui lui appartient en propre. Il ne joue pas en mesures regulieres. Il joue jusqu’a ce que le morceau lui dise qu’il est fini. C’est de la musique qui respire selon ses propres poumons.
Canned Heat avait fait de la preservation et de la promotion du blues americain une mission quasi religieuse depuis ses debuts en 1966. Bob « The Bear » Hite et Alan « Blind Owl » Wilson avaient rassemble autour d’eux des musiciens qui partageaient cette devotion pour le blues rural. Wilson en particulier etait un musicologue amateur, un chercheur passionne qui avait retrouve certains des bluesmen les plus obscurs pour les enregistrer avant qu’il soit trop tard.
La rencontre avec Hooker s’est faite naturellement. Il vivait a Oakland, Californie, depuis 1943. Le groupe etait en residence permanente a Los Angeles. Les mondes se touchaient. La session a ete organisee avec la simplicite qui caracterise les grandes productions blues : les musiciens dans la meme salle, les micros ouverts, le magnetophone qui tourne, et la magie qui se produit ou ne se produit pas. Dans ce cas, elle s’est produite.
La guitare de Hooker sur cet album est d’une expressivite totale. A cinquante-quatre ans, il joue avec la liberte d’un homme qui n’a plus rien a prouver et qui peut donc tout se permettre. Ses glissandos, ses vibrations sur les cordes, ses accords tenus au-dela du temps normal : c’est de la sculpture sonore. Harvey Mandel, guitariste de Canned Heat, accompagne avec une discretion exemplaire, laissant toujours le maitre occuper le premier plan.
« Burning Hell » est l’un des temps forts de l’album, une version du classique de Hooker ou le groupe booste l’arrangement avec une energie rock qui amplifie plutot qu’elle ne trahit l’esprit du original. Larry Taylor a la basse et Fito de la Parra a la batterie maintiennent un groove d’une stabilite parfaite qui permet a Hooker de flotter librement au-dessus sans jamais craindre de perdre le fil.
Le blues de John Lee Hooker est l’une des manifestations les plus pures de la tradition orale afro-americaine appliquee a la musique. Il ne lit pas les partitions. Il joue ce qu’il sent. Chaque performance est unique, chaque enregistrement capte un moment particulier de son rapport avec son instrument et son publc. Cette spontaneite totale est precisement ce qui donne a sa musique sa qualite universelle et durable.
Cet album est un acte de respect et d’affection musicale autant qu’un document artistique. Canned Heat rend hommage a un maitre en lui offrant le cadre ou son talent peut briller avec un maximum d’eclat. C’est un modele de collaboration intergenerationnelle, une facon de transmettre en temps reel ce qui risquerait autrement de se perdre dans les archives.
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