1968 Album

Boogie with Canned Heat

par CANNED HEAT

4,0
Sortie 1968

Boogie with Canned Heat, Canned Heat (1968) : quand la Californie redécouvre le Delta

Janvier 1968. Le monde brûle : Vietnam, printemps de Prague, assassinats de Martin Luther King et Robert Kennedy. Et pendant ce temps, cinq barbus californiens issus des catacombes du blues américain publient leur deuxième album, Boogie with Canned Heat, un disque qui ressemble à une déclaration d’amour brûlante et sans condition à la musique la plus ancestrale de l’Amérique profonde. Canned Heat, c’est d’abord une obsession, presque une maladie. Ses membres, Bob Hite en tête, sont des collectionneurs maniaques de 78 tours, des archéologues du son qui ont exhumé le blues du Delta de sous des décennies de poussière pour l’offrir à une génération de gosses en fleurs de hippies. Avec ce deuxième effort, le groupe abandonne les reprises presque timides de leur premier album pour proposer principalement de leurs propres compositions, et le résultat est stupéfiant.

Pochette de l'album Boogie with Canned Heat, Canned Heat, 1968

Les sorciers du boogie électrique

Enregistré à la fin de l’année 1967 aux Liberty Studios, Boogie with Canned Heat sort le 22 janvier 1968 et propulse immédiatement le groupe vers les sommets : numéro 16 aux États-Unis, numéro 5 en Grande-Bretagne, un triomphe transatlantique pour un band qui avait trouvé son public dans les clubs de Los Angeles avant de s’imposer sur toute la planète rock. La clef de voûte de l’album, c’est Alan Wilson, surnommé « Blind Owl », un guitariste et harmoniciste d’une délicatesse rare, dont la voix en fausset hypnotique ouvre « On the Road Again » sur un bourdon de tambura indienne, un instrument emprunté à la musique classique de l’Inde. Ce mélange apparemment improbable entre blues du Mississippi et sonorités orientales traduit bien la curiosité insatiable de Wilson pour les musiques du monde. Le single « On the Road Again » atteindra la seizième place du Billboard Hot 100 à l’été 1968 et restera l’un des hymnes indémodables du blues-rock américain.

Le coup de génie de l’album réside dans sa palette stylistique : le monstrueux « Fried Hockey Boogie », de plus de onze minutes, fracasse les conventions du format pop et annonce les grandes liturgies du blues-rock progressif. Ce même morceau sera métamorphosé en « Woodstock Boogie » lors du festival mythique d’août 1969, transformant des centaines de milliers de festivaliers en fidèles d’une seule et même église. Le pianiste Sunnyland Slim est invité sur « Turpentine Moan », apportant une caution d’authenticité supplémentaire. Et, détail savoureux, Dr. John joue de la piano sur l’album et réalise les arrangements de cuivres, lui dont le propre album de debut, Gris-Gris, sort le même jour, le 22 janvier 1968. Le blues a décidément le don d’être partout à la fois en cette année terrible et magnifique.

« Canned Heat a redéfini ce que signifiait jouer du blues en 1968. Ils n’imitaient pas : ils vivaient la musique de l’intérieur. » (uDiscover Music, à propos de l’album)

« Amphetamine Annie », portrait sans complaisance d’une accro aux amphétamines, témoigne de l’acuité sociale du groupe à une époque où la contre-culture commençait à montrer ses failles internes. Bob Hite, « the Bear », trois cents livres de chair et de blues, rugit avec une conviction absolue. « World in a Jug » referme l’album dans une atmosphère de boue et de clarté, de rivières lentes et de ciels brûlants. Canned Heat, ce n’est pas du blues vintage derrière une vitrine de musée : c’est du blues vivant, en sueur, qui sent la route et le whisky de maïs.

L’héritage de Boogie with Canned Heat est immense et souvent sous-estimé. Sans ce disque, sans cette démonstration que le blues pouvait être à la fois savant et populaire, primitif et psychédélique, il n’y aurait sans doute pas eu de ZZ Top, pas de Bluesbreakers réinventés, pas de Stevie Ray Vaughan. Canned Heat a tracé une ligne directe entre Charley Patton et Jimi Hendrix, prouvant que la musique américaine forme un continuum magique où chaque note porte les empreintes de toutes celles qui l’ont précédée. En ce début 1968, pendant que le monde perdait la tête, eux gardaient l’âme.

Canned Heat sur X

La note des passionnés

4,0 /5

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