1967 Album

Canned Heat

par CANNED HEAT

4,0
Sortie 1967
Genres blues rock

Canned Heat, Canned Heat (1967): Le blues à gros bouillons de Venice Beach

Imaginez un groupe de jeunes blancs californiens tellement obsédés par le blues du Delta qu’ils dorment avec des disques de Robert Johnson sous leur oreiller et rêvent en boogie. Imaginez un chanteur, Bob « The Bear » Hite, qui pèse dans les cent kilos et dont la voix ressemble à celle d’un ours blessé qui fait du karaoké dans un juke-joint du Mississippi. Imaginez un guitariste, Alan « Blind Owl » Wilson, un type timide avec des lunettes rondes qui connaît l’oeuvre complète de Charley Patton par coeur et peut vous jouer n’importe quelle harmonie chromatique les yeux fermés. Vous avez Canned Heat, et leur premier album éponyme de 1967 est une déclaration d’amour brutal, viscéral, presque obscène, au blues américain.

Le groupe s’est formé à Los Angeles en 1965 autour de Hite et Wilson, deux collectionneurs de disques de blues qui se sont rencontrés aux puces de Venice Beach en train de se battre (amicalement) pour le même 78 tours de Tommy Johnson. Ils avaient décidé ce jour-là qu’ils ne pouvaient pas être ennemis: quiconque aime autant Tommy Johnson doit forcément être un frère. Et c’est ainsi que naquit Canned Heat, dont le nom vient d’une chanson de Johnson sur le fait de boire du combustible de camping parce qu’on n’a pas les moyens de s’acheter du whisky. Classe totale.

Le boogie comme philosophie de vie

L’album éponyme, sorti en juillet 1967 sur Liberty Records, est une collection de blues, en grande partie des reprises, jouées avec une énergie qui fait frissonner les morts. Le groupe ne cherche pas à « moderniser » le blues, à l’électrifier de manière flashy comme certains contemporains britanniques. Non. Canned Heat fait quelque chose de plus radical: ils jouent le blues comme si c’était 1930, mais avec des amplis Marshall et une intention totalement sincère. Pas de condescendance, pas d’ironie, pas de mise à distance postmoderne. Juste le blues, pur, gras, impitoyable.

« Notre but n’a jamais été de faire passer le blues pour quelque chose de hip ou de moderne. Notre but était de jouer le blues parce que c’était la musique la plus honnête du monde. » , Bob « The Bear » Hite

Wilson est le vrai cerveau musical du groupe, même si Hite en est l’image. Son harmonica est une chose sidérante, un instrument qui pleure, qui crie, qui supplie avec une expressivité qu’on n’entend pas chez ses contemporains blancs. Il avait étudié avec Son House en personne, le légendaire bluesman que Canned Heat aida à « redécouvrir » pour le grand public blanc des années 60. Wilson avait organisé ses sessions d’enregistrement pour Columbia, avait pris soin du vieux musicien comme d’un oncle précieux. Ce n’était pas du voyeurisme culturel, c’était une transmission authentique, une chaîne de transmission du blues de génération en génération, de couleur en couleur.

Venice Beach comme carrefour du monde

La scène de Venice Beach en 1965-1967, c’est quelque chose d’incroyable. Des beatniks qui deviennent hippies, des musiciens de jazz qui découvrent le rock, des Américains noirs et blancs qui partagent des scènes pour la première fois sans trop se demander si c’est politiquement correct (ça l’était, justement). Canned Heat évoluait dans cet écosystème fertile, jouant dans des bars minuscules pour des audiences de vingt personnes, enregistrant des maquettes dans des garages, vivant dans des collocations improbables avec des peintres et des poètes.

Le batteur Frank Cook et le bassiste Larry « The Mole » Taylor complètent la section rythmique, et il faut mentionner le second guitariste Henry Vestine, un ancien de la Mothers of Invention de Frank Zappa, qui apporte une dimension légèrement plus moderne au son du groupe. Vestine est le lien entre le blues authentique et la modernité psychédélique, la passerelle entre Robert Johnson et Jimi Hendrix. Sur scène, ses duels de guitare avec Wilson sont légendaires, deux approches radicalement différentes de l’instrument qui se complètent au lieu de s’annuler.

L’album inclut des reprises de classiques comme Rollin’ and Tumblin’ (Muddy Waters), Bullfrog Blues, Evil Woman, autant de hymnes du blues électrique joués avec une intensité physique qui vous prend aux tripes. Mais la composition originale la plus significative de l’album est Goin’ Down Slow, où la voix de Hite atteint des sommets d’expressivité dramatique, lui l’ours barbu qui chante comme si sa vie en dépendait. Et peut-être qu’elle en dépendait, d’une certaine façon.

Le blues blanc et ses contradictions glorieuses

Il y a un débat qui fait encore rage dans les milieux blues puristes: les Blancs peuvent-ils jouer le blues de manière authentique? Canned Heat est, avec les Stones et le Butterfield Blues Band, l’un des arguments les plus convaincants pour la réponse affirmative. Pas parce qu’ils sont Blancs et que ça prouve quelque chose, mais parce qu’ils ont fait leurs devoirs avec une rigueur maniaque. Wilson avait des centaines de 78 tours originaux. Hite connaissait les biographies de chaque musicien de blues. Ils n’étaient pas des touristes dans la musique noire américaine, ils étaient des érudits passionnés devenus musiciens.

Canned Heat - premier album 1967

Le fun fact le plus poignant autour de cet album: Alan « Blind Owl » Wilson, ce génie tranquille aux lunettes rondes, mourra d’une overdose en septembre 1970, à seulement 27 ans, rejoignant le club maudit avant même que le terme soit inventé. Il était si timide qu’il dormait souvent dans les jardins plutôt que d’affronter la vie sociale. Sa voix de fausset sur On the Road Again et Going Up the Country, les futurs hits du groupe, reste l’une des choses les plus étranges et belles qu’ait produit la pop des sixties. Ce premier album, moins connu que les suivants, contient déjà en germe tout ce qui fera la grandeur et la tragédie de Canned Heat: un amour du blues si intense qu’il en devenait presque autodestructeur.

En 1967, pendant que tout le monde regardait San Francisco et ses fleurs dans les cheveux, Canned Heat redécouvrait l’Amérique profonde de Robert Johnson, de Son House, de Charley Patton. Leur premier album est un acte de résistance contre l’oubli, une bouteille à la mer lancée vers le passé, un hommage sincère à des musiciens noirs que l’Amérique avait tenté de faire disparaître. Le blues survive. Canned Heat survit. Et cet album reste une leçon d’humilité et de passion que devrait écouter quiconque se dit musicien.

La note des passionnés

4,0 /5

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