1968 •Album

Living the Blues

par CANNED HEAT

★★★★★4,5(1)
Sortie 1968

Living the Blues, Canned Heat (1968) : le grand voyage au bout du boogie

Si Boogie with Canned Heat avait planté le drapeau, Living the Blues construit la cathédrale. Double album paru en novembre 1968, quelques semaines à peine après le triomphe du second disque, cette offrande vertigineuse de quatre faces de vinyle est l’une des ambitions les plus folles de l’année rock la plus chargée de l’histoire. Canned Heat en 1968, c’est un groupe à l’apogée de sa puissance créatrice, un ensemble de musiciens qui ont décidé que la durée n’était pas un obstacle mais un terrain de jeu, que l’improvisation n’était pas une faiblesse mais une vertu cardinale. Living the Blues est leur testament provisoire avant Woodstock, leur déclaration de foi dans une musique sans frontières ni chronomètre.

« Going Up the Country » et autres miracles acoustiques

L’album est enregistré entre août et octobre 1968, en partie aux I.D. Sound Studios, en partie en public au Kaleidoscope de Hollywood, Californie. Il débute en territoire acoustique et intime avec « Pony Blues » de Charley Patton, un ancêtre du Delta vieux de quarante ans que le groupe traite avec une révérence absolue. Puis vient « Going Up the Country », la perle, la petite merveille qui va changer la vie du groupe et devenir l’une des chansons les plus reconnaissables de l’ère hippie. Écrite par Alan Wilson, avec sa flûte en tête et sa mélodie tirée du chanteur de blues Henry Thomas, « Going Up the Country » sera utilisée dans le film Woodstock comme une sorte d’hymne pastoral à la liberté retrouvée. Elle résume à elle seule tout ce que Canned Heat cherche : la pureté, le dépouillement, le retour à la terre, une Amérique rurale et fraternelle que les années 1960 ont voulu réinventer.

John Mayall, le grand parrain du blues britannique, joue du piano sur « Walking by Myself » et « Bear Wires », apportant une dimension transatlantique supplémentaire. Dr. John, qui décidément ne rate pas une session entre amis, apparaît sur « Boogie Music ». Mais le vrai tour de force de l’album, ce sont ses deux extrêmes structurels : « Parthenogenesis », suite psychédélique de vingt minutes enregistrée en studio, et le monumental « Refried Boogie », enregistré en direct et découpé en deux parties qui occupent ensemble plus de quarante minutes d’un seul côté de vinyle. En 1968, la notion même de side-long jam n’existe quasiment pas encore. Canned Heat l’invente, la pratique, la magnifie. C’est de la musique qui respire, qui vit, qui se trompe parfois et qui trouve toujours son chemin.

« Going Up the Country » représente la quintessence du son de Canned Heat : simple, libre, irrésistible. Alan Wilson avait compris que la beauté pouvait tenir dans trois accords et une flûte traversière. »

Living the Blues entre dans le Billboard Top LP’s chart dès le 7 décembre 1968 et atteint la dix-huitième place, un résultat remarquable pour un double album aussi exigeant. Il est l’un des premiers doubles albums à se classer aussi haut. Le fait que le groupe ait pu concevoir, enregistrer et sortir deux albums de cette envergure en moins d’un an témoigne d’une créativité en ébullition permanente, d’un collectif en parfaite communion, d’hommes qui vivent littéralement ce qu’ils jouent. Living the blues, titre l’album. Pas jouer le blues, pas imiter le blues : le vivre. Ce n’est pas une posture, c’est un programme de vie.

L’héritage de Living the Blues court sur des décennies. « Going Up the Country » a été reprise d’innombrables fois, utilisée dans des films, des séries, des publicités, et elle conserve intacte sa fraîcheur rustique d’origine. Le « Refried Boogie » a inspiré toute une génération de groupes jam, des Allman Brothers à Phish, qui ont compris que la longueur d’un morceau n’est pas une valeur en soi mais un espace de liberté à conquérir note par note. Canned Heat n’a pas seulement joué du blues : ils ont construit un pont entre les générations, entre les continents, entre les traditions et les rêves. Ce double album en est la preuve la plus éblouissante.

La note des passionnés

4,5 /5

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