The Allman Brothers Band. New York, 12 et 13 mars 1971. Le Fillmore East, salle mythique de Bill Graham dans le Lower East Side de Manhattan, accueille ces deux soirs-la le groupe qui va enregistrer l’un des plus grands albums live de l’histoire du rock americain. Six musiciens du Sud des Etats-Unis, deux guitares, deux batteries, une basse, un orgue, et entre tout cela la voix grave et blues de Gregg Allman. Un son qui ne ressemble a rien d’autre, qui prend le blues electrique du delta et le pousse vers des territories que les maitres fondateurs n’avaient pas imagines.

Duane Allman est en 1971 le guitariste le plus respecte de sa generation. Les autres musiciens le savent. Eric Clapton l’a invite a enregistrer « Layla » avec Derek and the Dominos. Ray Charles, Aretha Franklin, Wilson Pickett ont tous beneficie de son jeu sur leurs enregistrements. Sa maitrise du slide guitar, jouee avec un goulot de bouteille sur l’annulaire droit, est d’une precision et d’une sensibilite que personne d’autre ne peut reproduire. Sa guitare chante, pleure, rit, supplie. Ce ne sont pas des notes, ce sont des emotions.

Dickey Betts est son partenaire en guitariste, et leur dialogue est la grande originalite du son Allman Brothers. Deux guitares qui jouent ensemble en lignes independantes, qui se croisent, se repondent, s’entrecroisent dans des solos a deux voix d’une complexite harmonique qui doit autant au bluegrass et au jazz qu’au rock. Betts a une sensibilite melodique plus country, plus southernfloated, qui equilibre parfaitement l’urgence blues de Duane.

« Statesboro Blues » de Blind Willie McTell ouvre le concert avec une attaque directe. La slide de Duane plonge immediatement dans les eaux profondes du Piedmont blues, transformant une chanson des annees 1920 en declarationd’energie rock contemporaine. Berry Oakley a la basse et les deux batteurs Jai Johanny Johanson et Butch Trucks forment une section rythmique d’une puissance et d’une souplesse peu communes. Ils peuvent aller du blues lent au groove le plus rapide avec une aisance naturelle.

« In Memory of Elizabeth Reed » est une composition instrumentale de Dickey Betts, inspiree par le nom qu’il avait lu sur une tombe dans un cimetiere de Macon, Georgie. C’est l’une des plus belles pieces instrumentales du rock americain, avec des influences jazz evidentes et une construction melodique d’une elegance remarquable. Le morceau s’etire sur douze minutes en concert, laissant chaque musicien explorer librement avant de revenir ensemble au theme principal.

« Whipping Post » est la conclusion legendaire. Vingt-deux minutes et quarante-cinq secondes dans cette version live, une chanson de Gregg Allman sur la douleur et la beaute de l’amour excessif, portee par un riff en 11/4 sur lequel le groupe bati un edifice musical de la taille d’une cathedrale. Les solos s’enchainent, les textures changent, la tension monte et descend et remonte encore, et quand Gregg chante le dernier couplet avec toute l’intensite qu’il lui reste, on a l’impression d’etre en presence de quelque chose de definitif.

Bill Graham, promoteur legendaire qui a fait du Fillmore East le temple de la musique rock a New York, avait une relation speciale avec le groupe. Il les laissait jouer aussi longtemps qu’ils le voulaient, leur donnait les meilleures conditions techniques, leur assurait un public attentif et exigeant. Le Fillmore East etait pour eux ce que Carnegie Hall est pour les pianistes classiques : la scene ou tout devient possible et ou les artistes donnent le meilleur d’eux-memes.

L’album est sorti en juillet 1971. Cinq mois plus tard, Duane Allman mourait dans un accident de moto a Macon, Georgie. Il avait vingt-quatre ans. Cet album est donc son testament artistique, la preuve sonore permanente de ce qu’il etait capable d’accomplir sur scene. Ses amis et partenaires ont continue sans lui, mais quelque chose d’irreplacable etait parti ce 29 octobre 1971.

« Live at the Fillmore East » est l’album qui a defini le Southern rock comme categorie artistique serieuse, bien au-dela de la simple etiquette geographique. Le Sud americain pouvait produire de la grande musique, musicalement complexe et emotionnellement profonde, aussi ambitieuse que n’importe quel groupe britannique de rock progressif. Ce disque en apporte la preuve definitive.

Sur X : @allmanbrothers

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Live at the Fillmore East