Il faut comprendre ce que Brothers and Sisters signifie pour comprendre pourquoi il est si remarquable. En octobre 1971, Duane Allman – le guitariste le plus naturellement doué de sa génération selon beaucoup, le musicien dont le slide guitar redéfinissait les possibilités de l’instrument dans un contexte rock – est mort dans un accident de moto a Macon, Georgia, a 24 ans. En novembre 1972, Berry Oakley, le bassiste du groupe et l’ami intime de Duane, mourait dans un accident de moto presque exactement au meme endroit, un an plus tard. Deux pertes en treize mois. Le groupe aurait pu s’arrêter. Il a choisi de continuer.

Brothers and Sisters est l’album de la reconstruction. Gregg Allman, le frère de Duane, était encore la – ses claviers et sa voix, sa façon de chanter le blues qui n’appartient qu’a lui. Dickey Betts, l’autre guitariste, avait pris la direction artistique avec une conviction et un talent qui montraient que le groupe n’avait pas perdu son sens mélodique et son ancrage dans le Southern rock. Deux nouveaux membres complétaient la formation : Chuck Leavell au piano, un musicien de jazz et de blues d’une sensibilité extraordinaire qui allait devenir l’un des accompagnateurs les plus demandés du rock mondial (Rolling Stones, Eric Clapton), et Lamar Williams a la basse, qui remplaçait Oakley avec respect et sans chercher a l’imiter.

« Ramblin’ Man » est la chanson la plus connue de l’album – une country rock song écrite par Dickey Betts qui a atteint la deuxième place des charts américains et qui reste la seule chanson de l’Allman Brothers Band a avoir connu ce niveau de succès commercial. C’est une chanson sur la liberté du mouvement, sur la vie de musicien itinérant, sur l’impossibilité de s’installer quand le sang porte vers l’horizon. La double guitare de Betts et Lamar est ici remplacée par la guitare de Betts et les parties slide plus modestes, mais l’énergie et la mélodie sont impeccables.

« Jessica » est l’autre sommet de l’album – une longue instrumental de Dickey Betts, nommée d’après sa fille, qui montre le groupe dans sa dimension la plus progressive et la plus libre. Les sept minutes de « Jessica » explorent plusieurs humeurs et plusieurs tempos, avec des solos de piano de Leavell d’une beauté et d’une fluidité qui révèlent immédiatement un musicien d’exception. C’est une démonstration de what the Allman Brothers Band could do quand ils n’avaient pas a placer leurs improvisations dans des formats conventionnels.

« Pony Boy » et « Southbound » complètent un album qui alterne entre la douceur mélancolique des chansons de deuil et l’énergie exubérante des chansons de route. Il y a une tension productive dans Brothers and Sisters entre la tristesse de la perte et la nécessité de continuer, et cette tension est ce qui donne a l’album sa profondeur émotionnelle particulière.

Brothers and Sisters est le meilleur album de vente de l’Allman Brothers Band – il a atteint la première place des charts américains pendant cinq semaines en 1973, un triomphe commercial qui contrastait avec les tensions internes grandissantes au sein du groupe. Gregg Allman allait bientôt être impliqué dans le procès d’un trafiquant de drogue (Scooter Herring) dans une affaire qui allait provoquer la colère de ses collègues et menacer la cohésion du groupe. Mais pendant que Brothers and Sisters était au sommet, tout ça était encore devant eux.

L’Allman Brothers Band reste l’un des groupes les plus importants du rock américain des années soixante-dix. Leur fusion de blues, de jazz, de country et de rock – le Southern rock dans sa définition la plus ambitieuse – a influencé des générations de musiciens. Brothers and Sisters est le document de leur transition post-Duane, la preuve que le groupe pouvait survivre a l’insupportable et produire quelque chose d’encore grand.

La sortie de Brothers and Sisters en août 1973 a provoqué l’un des phénomènes commerciaux les plus remarquables de l’année rock américaine. L’album est resté cinq semaines à la première place du Billboard – mieux que n’importe quel album précédent du groupe. Cette réussite commerciale est d’autant plus frappante qu’elle survenait en pleine période de deuil : Gregg Allman chantait ces chansons avec le poids de la mort de son frère qui l’accompagnait a chaque concert.

Chuck Leavell mérite une mention spéciale dans l’histoire de cet album. Ses arrangements de piano, fortement influencés par le jazz de McCoy Tyner et de Chick Corea autant que par le blues de Ray Charles, ajoutent une couche de sophistication harmonique qui élève les chansons au-dela du simple Southern rock. « Southbound » en particulier révèle comment Leavell peut transformer une chanson de route ordinaire en quelque chose de plus complexe et de plus beau par ses comping et ses ornements pianistiques discrets.

Le contexte historique de Brothers and Sisters est également celui du Watergate : l’Amérique de 1973 vivait l’effondrement de la présidence Nixon, et il y avait quelque chose de profondément américain dans le fait qu’un groupe du Sud profond pouvait atteindre les sommets des charts avec un album qui célébrait les valeurs d’une camaraderie authentique – les « frères et soeurs » du titre. L’Allman Brothers Band était devenu un symbole de quelque chose de pur dans une Amérique qui doutait d’elle-meme.

Sur X : @AllmanBrothers

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Brothers and Sisters