Rio Grande Mud
par ZZ TOP
ZZ Top en 1972 n’est pas encore le trio aux longues barbes grises et au rhythm and blues électronique des années quatre-vingt. C’est quelque chose de plus brut, de plus ancré dans la tradition du blues du Texas – un État qui a produit Lightnin’ Hopkins, T-Bone Walker, Freddie King, et qui avait dans ses gènes une façon particulière de jouer la guitare blues que nulle part ailleurs dans le monde ne produisait exactement.
Billy Gibbons est le coeur de ZZ Top, comme il l’a toujours été. Sa guitare sur Rio Grande Mud a ce son particulier : une Les Paul standard, souvent accordée en open pour faciliter le slide, jouée avec une conviction et une profondeur de blues qui révèlent une connexion directe avec les maîtres qui l’ont précédé. Gibbons avait rencontré Jimi Hendrix – qui avait reconnu son talent d’une façon dont Gibbons parle encore avec une émotion contenue – et avait absorbé ses leçons dans ce Fender plus personnel, plus roots, moins flamboyant.
Dusty Hill a la basse et Frank Beard a la batterie (le seul membre du groupe dont le visage n’était pas masqué par une barbe monumentale, ce qui est l’une des grandes ironies humoristiques du rock) forment une section rythmique d’une solidité inébranlable. Hill joue la basse avec une simplicité économique qui sert le groove sans jamais chercher a attirer l’attention sur elle-meme. Beard frappe avec précision et puissance. Ensemble, ils donnent a Gibbons exactement le espace dont il a besoin pour développer ses solos et ses riffs.
« Francene » est la chanson la plus connue de Rio Grande Mud – un hit modeste mais efficace qui montre le groupe dans son mode le plus direct et le plus accrocheur. La mélodie est simple, le riff est contagieux, et la production – plus soignée que leur debut First Album de 1971 mais encore loin du son polissé de Tres Hombres – trouve le bon équilibre entre l’énergie live et la lisibilité studio.
« Sure Got Cold After the Rain Fell » et « Whiskey’n Mama » montrent la face plus blues du groupe – des morceaux qui auraient pu venir de n’importe quel club de Houston ou de Dallas des années cinquante, transposés dans les années soixante-dix avec juste assez de modernité pour ne pas sembler anachroniques. Le Texas blues de ZZ Top n’est pas une reconstitution historique : c’est une façon de vivre la musique, de l’incarner depuis une tradition spécifique.
La vie du groupe a Houston avait aussi une dimension de scène locale très forte. ZZ Top jouait dans les clubs texans depuis leur formation, et cette expérience de concerts dans des salles ou les gens venaient danser et boire plutôt qu’écouter religieusement avait formé leur sens du groove et leur instinct pour ce qui fait bouger un public. Rio Grande Mud est un album de scène transcrit en studio – on entend les chansons qui fonctionnent en concert, les tempos adaptés pour la piste de danse, l’énergie calibrée pour tenir deux heures de show.
ZZ Top allait confirmer tout ce que Rio Grande Mud promettait avec Tres Hombres en 1973 – leur vrai chef-d’oeuvre de la période, l’album qui les a établis comme l’une des formations de blues rock les plus essentielles des États-Unis. Mais les fondations de Tres Hombres sont posées ici, dans ce deuxième album qui montre un groupe qui avait trouvé son identité et qui commençait a comprendre comment en tirer le meilleur parti.
Pour les amateurs du ZZ Top des grandes années – « Sharp Dressed Man », « Legs », « Gimme All Your Lovin' » – Rio Grande Mud peut sembler austère et peu glamour. Mais pour ceux qui aiment le blues rock dans ce qu’il a de plus authentique et de plus ancré dans une tradition géographique et culturelle spécifique, c’est un trésor. Le Texas blues de Billy Gibbons sur cet album est l’expression directe d’une hérédité musicale qu’il porte avec une légèreté et une naturelle extraordinaires. Il ne joue pas du blues parce que c’est la chose intelligente a faire : il joue du blues parce qu’il est texan, et que les Texans font ça depuis toujours.
La géographie du Texas imprègne Rio Grande Mud dans son titre meme : le Rio Grande, ce fleuve qui trace la frontière entre les États-Unis et le Mexique, entre le monde anglophone et le monde hispanique, entre le Nord et le Sud, est une métaphore musicale parfaite pour un groupe qui joue exactement dans cet espace intermédiaire entre le blues noir du Delta et le rock blanc britannique. Billy Gibbons n’a jamais prétendu avoir inventé quelque chose : il a synthétisé des influences dans un son entièrement personnel.
Le producteur Bill Ham avait compris très tôt ce que ZZ Top représentait : un groupe de scène exceptionnel dont les enregistrements devaient capturer l’énergie live sans la trahir par une production trop sophistiquée. Ham allait accompagner le groupe pendant toutes leurs grandes années, et sa fidélité a cette vision – faire sonner le groupe comme il sonnait sur scène – est l’une des raisons pour lesquelles les albums ZZ Top de cette époque ont vieilli aussi bien. Rio Grande Mud respire l’air texan dans chaque mesure.
Il faut aussi mentionner « Mushmouth Shoutin' », l’un des morceaux les plus viscéraux de l’album, ou Gibbons libère ses riffs avec une liberté totale. « Ko Ko Blue » montre la dimension sensuelle de leur blues, une tradition directe de Muddy Waters et Howlin’ Wolf transplantée sous le soleil du Texas. Ce sont des morceaux que les fans de blues reconnaissent immédiatement comme authentiques, pas comme des imitations habiles mais comme une continuation vivante d’une tradition musicale africaine-américaine.
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