1979 Album

Deguello

par ZZ TOP

4,0
Sortie 1979
Artiste ZZ TOP
Genres blues rock · hard rock

Le retour des trois barbus qui sentaient le mesquite et la poudre

1979. Pendant que le punk crache ses derniers glaires et que le disco fait tourner les boules à facettes, trois Texans réapparaissent comme des fantômes sortis du désert. ZZ Top, le petit power-trio le plus poilu de la planète, avait disparu de la circulation. Une pause longue, presque deux ans, après une tournée monstrueuse (la fameuse Worldwide Texas Tour, avec ses bestioles vivantes sur scène et ses décors grand format) qui avait laminé tout le monde. Billy Gibbons (guitare, voix), Dusty Hill (basse) et Frank Beard (batterie, et oui, ironie cosmique, le seul des trois imberbe à l’époque) avaient besoin de souffler. Résultat de la sieste : Gibbons et Hill ont laissé pousser ces barbes bibliques devenues leur marque de fabrique. Ils sont partis pour acheter des cigarettes, ils sont revenus déguisés en prophètes de l’Ancien Testament. Et avec un disque sous le bras.

Ce disque, c’est Degüello, sixième album studio, et surtout le premier sur Warner Bros. après le divorce d’avec London Records. Changement de label, changement d’ère. Et le titre ? Accrochez-vous. « Degüello » veut dire en espagnol l’égorgement, et idiomatiquement : pas de quartier. C’était la sonnerie de clairon, d’origine mauresque, que l’armée mexicaine balançait à Fort Alamo en 1836 pour annoncer aux assiégés qu’aucun prisonnier ne serait fait. La mort, sans négociation. Voilà le programme. Appeler son album de retour du nom d’un chant guerrier qui célèbre le fait de trancher la gorge de l’ennemi, ça pose un mec.

Boogie texan, sauce funk et lunettes à deux balles

Musicalement, qu’est-ce qu’on tient là ? Du boogie blues texan, le vrai, celui qui sent l’asphalte chaud et la Lone Star tiède. Mais attention, Gibbons revient transformé. Le gaillard avait traîné ses santiags un peu partout, s’était frotté à la vague punk, et il en ramène une électricité nouvelle, une crasse, une nervosité. Le riff de Degüello n’est jamais propre sur lui : il gratte, il mord, il traîne la patte avec cette élégance de cow-boy fatigué. C’est l’album où ZZ Top commence en douce à flirter avec les effets bizarres (le pitch shifter sur « Manic Mechanic », par exemple), sans rien renier de son ADN crasseux. La transition vers les années 1980 synthétiques d’Eliminator, elle démarre ici, dans le sang et la sueur.

Et puis il y a « Cheap Sunglasses ». Le sommet. Cette histoire de lunettes de soleil pas chères devenue hymne planétaire, avec son riff hypnotique et sa montée finale qui décolle la moquette. C’est du génie de simplicité : trois mecs, trois instruments, zéro fioriture, et une efficacité de bulldozer. Quand Gibbons attaque ce groove, on comprend pourquoi ces trois-là n’ont jamais eu besoin d’un quatrième membre. La place est prise, merci, et largement.

L’arnaque géniale des Lone Wolf Horns

Premier album studio du groupe à oser des reprises, et pas n’importe lesquelles. « I Thank You », le classique soul signé Isaac Hayes et David Porter (immortalisé par Sam & Dave), passé à la moulinette texane : ça ouvre le disque comme un coup de pied dans les portes du saloon. Et « Dust My Broom », le standard blues qu’Elmore James a gravé dans le marbre avec sa slide légendaire (la paternité remontant à Robert Johnson). Deux hommages, deux façons de dire d’où ils viennent : la soul de Memphis et le blues du Delta, recrachés avec l’accent texan le plus épais du monde.

Mais la meilleure anecdote, la voilà. Sur certains titres, vous entendez une section de cuivres. Une vraie section de cuivres bien grasse, créditée sous un nom de classe internationale : The Lone Wolf Horns. Sauf que ces cuivres mystérieux, personne ne les a jamais vus, et pour cause : c’est le groupe lui-même qui souffle dedans. Gibbons, Hill et Beard aux saxophones. Trois barbus (enfin, deux et demi) qui s’inventent un orchestre fantôme pour rigoler et qui le créditent comme s’il s’agissait de pros engagés à Nashville. Le canular est parfaitement raccord avec l’esprit du disque. Ces types ne se prennent jamais au sérieux, et c’est précisément pour ça qu’on les prend, eux, très au sérieux.

Verdict : platine méritée pour les rois du désert

L’accueil ? Triomphal, ou tout comme. La critique a applaudi, les chiffres ont suivi : l’album finira disque de platine, sacrée résurrection pour un groupe qu’on aurait pu croire enterré sous le sable. Tout le monde n’a pas crié au génie immédiat, remarquez. Le Boston Globe pointait que l’absence prolongée avait un peu émoussé le tranchant du chant de Gibbons, tout en saluant cette attaque guitare-basse-batterie en mode shuffle, aussi dure et funky que jamais. Robert Christgau, le pape grincheux de la critique américaine, lâchera un A moins. Venant de lui, c’est presque une déclaration d’amour.

Avec le recul, Degüello c’est le disque-charnière, le moment exact où ZZ Top quitte le statut de bête de scène régionale pour devenir une institution. Tout le boogie crasseux des débuts est encore là, intact, mais on sent déjà la machine se mettre en route vers la conquête planétaire qui suivra. C’est rugueux, c’est drôle, c’est sale comme il faut, et ça sonne comme trois copains qui s’amusent comme des fous dans un studio en se prenant pour une fanfare. Pas de quartier, qu’ils annonçaient. Promesse tenue : Degüello vous égorge en souriant, et vous en redemandez. Posez ça sur votre platine, montez le son, chaussez vos lunettes à deux balles. Le Texas vous salue bien.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Deguello