Free-for-All
par Ted NUGENT
Ted Nugent est l’une des figures les plus polarisantes et les plus impossibles à ignorer du hard rock américain des années soixante-dix. Guitariste virtuose originaire de Detroit, il avait développé depuis ses années avec les Amboy Dukes à la fin des années soixante un style de jeu qui était à la fois ancré dans le blues électrique de la Motor City et poussé vers des territoires de puissance et de vitesse qui dépassaient les limites habituelles du genre. « Free-for-All », son deuxième album solo sorti en 1976, est l’un des enregistrements les plus représentatifs de ce style dans sa forme la plus concentrée.
La guitare de Nugent est l’élément central de cet album, comme de tous ses albums. Son jeu combine une technique impeccable avec une énergie brute qui fait que ses solos sonnent à la fois précis et sauvages. Il a une façon d’attaquer les cordes qui produit un son avec une présence physique immédiate, et cette présence transforme l’écoute en expérience presque corporelle. Les amateurs de guitare électrique qui voulaient entendre ce que l’instrument pouvait faire dans ses registres les plus extrêmes trouvaient dans les albums de Nugent des réponses que peu d’autres guitaristes pouvaient leur donner.
« Free-for-All », la chanson titre, est la déclaration de principe la plus directe de l’album : du hard rock joué à grande vitesse avec une conviction absolue dans la valeur de ce qui est fait. Nugent chante lui-même plusieurs morceaux de l’album, mais c’est Meat Loaf qui apporte sa voix à plusieurs pistes, créant des duos vocaux qui donnent à l’album une dimension dramatique supplémentaire.
Meat Loaf, qui n’avait pas encore enregistré « Bat out of Hell », était à cette époque un chanteur de renom dans les milieux du hard rock et du théâtre musical. Sa collaboration avec Nugent sur « Free-for-All » est l’une des associations les plus inattendues et les plus réussies de l’album. Les deux personnalités, aussi différentes soient-elles dans leurs esthétiques et leurs approches, trouvent sur ces morceaux une façon de coexister qui profite aux deux.
« Turn It Up » est l’un des morceaux les plus énergiques de l’album, avec un riff de guitare qui dit l’influence des bluesmen de Chicago tout en poussant vers les territoires du hard rock le plus puissant. Nugent avait grandi en écoutant Chuck Berry et Bo Diddley, et cette formation dans la tradition du blues électrique est perceptible dans la façon dont il construit ses riffs : simples dans leur conception, imparables dans leur exécution.
La production de Cliff Davies, batteur et coproducteur, capture le groupe avec une puissance et une clarté qui font que chaque instrument trouve sa place dans le mix sans que l’ensemble devienne brouillon. Les albums de hard rock de l’époque souffraient souvent d’une production qui sacrifiait la clarté à la puissance : Nugent et Davies ont réussi à avoir les deux.
Nugent a toujours été un performer live exceptionnel, et « Free-for-All » est l’un des albums qui capturent le mieux ce qu’il était en concert. L’énergie du disque est comparable à celle d’un concert en direct, et c’est une qualité rare dans la discographie du hard rock de l’époque.
La carrière de Ted Nugent a été accompagnée de controverses qui ont parfois occulté sa qualité musicale. Mais « Free-for-All » est un album qui se passe de commentaires biographiques : il existe dans sa propre logique musicale, avec une énergie et une conviction qui parlent directement à quiconque aime la guitare électrique jouée avec puissance et précision. C’est du rock and roll dans sa forme la plus directe et la plus physique, et à ce titre il accomplit exactement ce qu’il cherche à faire.
L’héritage de Nugent comme guitariste technique et puissant est solide dans l’histoire du hard rock américain. « Free-for-All » est l’un des albums qui le documentent le mieux dans la plénitude de ses capacités, avant les évolutions stylistiques qui marqueront sa discographie ultérieure.
Ted Nugent a représenté dans le rock américain des années soixante-dix une version particulièrement concentrée de l’idéologie du rock as power : la guitare électrique comme instrument de domination physique de l’espace sonore, le concert comme démonstration de force collective. « Free-for-All » documente cette vision dans ce qu’elle a de plus convaincant musicalement, avant que les prises de position extramusicales de Nugent ne commencent à occuper plus d’espace que sa musique dans la conversation publique. Pour ceux qui gardent le jugement focalisé sur la guitare et les chansons, cet album reste un argument solide en faveur de ses capacités musicales.
La façon dont Ted Nugent a traversé les décennies depuis « Free-for-All » illustre une tension permanente dans le rock américain entre l’art et la personnalité publique. Ses qualités de guitariste sont réelles et documentées, son influence sur les guitaristes de hard rock et de heavy metal des générations suivantes est indéniable. Des musicians comme Ace Frehley de KISS ou les guitaristes de Aerosmith ont tous écouté Nugent et en ont tiré des leçons. L’album de 1976 reste le document le plus pur de ce talent, avant toutes les couches ultérieures.
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