The Allman Brothers Band
The Allman Brothers Band, The ALLMAN BROTHERS BAND (1969) : La naissance du Southern Rock dans la chaleur de Georgia
Il y a des moments dans l’histoire de la musique où quelque chose de fondamentalement nouveau apparaît, pas comme une évolution graduelle mais comme une rupture soudaine, une fracture dans le paysage sonore qui sépare le temps en avant et en après. La sortie du premier album des Allman Brothers Band, le 4 novembre 1969, est l’un de ces moments. Ici naît le Southern Rock, ce genre hybride et ambitieux qui allait faire de groupes comme Lynyrd Skynyrd, Charlie Daniels Band et Molly Hatchet les nouveaux rois du rock américain dans la décennie suivante. Ici naît aussi la légende de Duane Allman, ce guitariste de vingt-trois ans dont le jeu au bottleneck et la capacité à dialoguer avec Dickey Betts dans des improvisations interminables et toujours inspirées allaient redéfinir ce qu’on pouvait attendre d’un guitariste de rock. Et ici se dessine, pour la première fois, la silhouette d’un groupe qui serait plus grand que la somme de ses parties.

Deux frères, deux guitaristes, deux batteurs et une vision
Le groupe se forme à Jacksonville, Floride, en 1969. Duane Allman, guitariste de session reconnu qui a travaillé avec Aretha Franklin, Wilson Pickett et Otis Redding à Muscle Shoals, rassemble autour de lui et de son frère Gregg un ensemble à la formation inhabituelle : deux guitaristes, Duane et Dickey Betts, deux batteurs, Butch Trucks et Jai Johanny « Jaimoe » Johanson, un bassiste, Berry Oakley, et Gregg Allman à l’orgue Hammond et au chant. Cette double batterie n’est pas un gadget : c’est une décision musicale profonde qui donne au son du groupe une profondeur rythmique et une puissance propulsive incomparables. Le groupe s’installe ensuite à Macon, Georgie, pour être plus proche de Capricorn Records, le jeune label fondé par Phil Walden qui a décidé d’en faire son premier groupe signé. L’album est enregistré en deux semaines aux Atlantic Studios de New York et mixé rapidement par le producteur Adrian Barber. Deux semaines seulement, pour un album qui sonnera comme s’il avait mis des années à être construit.
« Whipping Post », la chanson de clôture de l’album, est le grand-oeuvre de Gregg Allman. Il l’a composée au milieu de la nuit, dans la cuisine de son appartement, sur le comptoir parce qu’il n’avait pas de table. La structure en 11/8, ce rythme boiteux et imprévisible qui ouvre le morceau comme une porte dérobée dans la réalité, est une idée de génie qui illustre parfaitement la façon dont les Allman Brothers pensaient la musique : pas comme une reproduction des conventions, mais comme une exploration permanente de nouvelles formes. « Dreams », autre moment culminant, montre Duane Allman au bottleneck dans toute sa splendeur, jouant avec cette capacité unique à faire chanter la guitare comme une voix humaine, à extraire de l’instrument une émotion qui transcende la technique. « Don’t Want You No More », reprise du groupe espagnol Los Canarios, « It’s Not My Cross to Bear », « Black Hearted Woman » : chaque morceau est un territoire à explorer, une invitation à suivre les musiciens dans des territoires improvisés dont on ne connaît pas la destination. En 1970, Eric Clapton demandera à Duane de jouer sur l’album de Derek and the Dominos, entendant en lui un guitariste au-delà du commun. C’est la meilleure recommandation du monde.
« L’intro avait trois séries de trois, et deux petits escaliers qui te permettaient de sauter sur le prochain accord. J’ai sauté du lit pour noter ça avant de l’oublier. » Gregg Allman sur la composition de ‘Whipping Post’, extrait de son autobiographie My Cross to Bear
L’album ne connaît pas un succès commercial immédiat en dehors du Sud des États-Unis. Mais le groupe commence à attirer l’attention grâce à ses concerts, des marathons de trois ou quatre heures où les improvisations s’étiraient bien au-delà des versions studio, où Duane et Dickey Betts dialoguaient en guitares croisées avec une télépathie musicale qui tenait du prodige. Le Fillmore East de New York deviendra leur scène de prédilection, et c’est là, en 1970 et 1971, qu’ils enregistreront les concerts qui figureront sur At Fillmore East, leur album live définitif et l’un des grands disques de concerts de toute l’histoire du rock.
La mort de Duane Allman dans un accident de moto le 29 octobre 1971, suivie quelques mois plus tard de celle de Berry Oakley dans des circonstances quasi identiques, au même carrefour de Macon, frappe le groupe et le monde du rock avec la brutalité d’une tragédie grecque. Mais l’album de 1969 reste là, intact, comme une photographie de ce que le groupe était avant que la destinée ne vienne frapper à la porte. Et « Whipping Post », ces vingt-deux minutes au Fillmore East, reste la preuve que Duane Allman était l’un des plus grands guitaristes que la musique américaine ait jamais produits.
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