Il y a des lieux qui entrent dans la légende sans le savoir. Idlewild South était une ferme dans les environs de Macon, en Georgie, ou le Allman Brothers Band répétait, vivait, respirait et dormait ensemble dans ce communautarisme de musiciens qui était la norme dans les communautés rock de l’époque. Quand ils vinrent a donner a leur second album le nom de ce lieu de vie, ils faisaient quelque chose de plus qu’un choix de titre : ils inscrivaient une géographie dans leur musique, une appartenance au Sud américain qui allait définir tout ce qu’ils créeraient.

L’album Idlewild South, sorti en septembre 1970, est souvent éclipsé par le double live At Fillmore East qui allait suivre en 1971 et transformer le groupe en phénomène national. Mais pour ceux qui l’écoutent avec attention, Idlewild South est une oeuvre complète, pleinement réalisée, qui montre le groupe au sommet de sa forme en studio avant que la scène ne lui donne sa légende.

Six musiciens : Duane Allman et Dickey Betts a la guitare, Gregg Allman au clavier Hammond et au chant, Berry Oakley a la basse, Butch Trucks et Jai Johanny « Jaimoe » Johanson a la double batterie. Cette configuration a deux batteries était au coeur du son des Allman Brothers : une pulsation rythmique d’une richesse et d’une complexité incomparables, ou les deux batteurs ne se doublaient pas mais se complétaient, créant ensemble quelque chose qu’aucun d’eux n’aurait pu faire seul.

Midnight Rider, écrite par Gregg Allman et Robert Kim Payne, est la chanson la plus célèbre de l’album. Dans sa version studio, avec cette guitare acoustique au coeur et cette voix de Gregg Allman qui semble portée par le vent de la route, elle est d’une beauté mélancolique absolue. C’est une chanson sur la liberté et la solitude, sur l’homme qui n’appartient a nulle part et qui roule vers n’importe ou, une des métaphores fondamentales de l’imaginaire américain depuis Jack Kerouac.

In Memory of Elizabeth Reed, composée par Dickey Betts, est la pièce instrumentale la plus sophistiquée que le groupe ait enregistrée. Nommée d’après une inscription sur une tombe au Rose Hill Cemetery a Macon, Georgie, c’est une composition en deux tempi qui doit autant au jazz de Miles Davis qu’au blues de Chicago. Les deux guitares de Betts et Allman s’y entrelacent dans un dialogue qui est a la fois rigoureux dans sa structure et librement improvisé dans son exécution.

Tom Dowd, l’ingénieur et producteur qui avait travaillé avec Coltrane, Aretha Franklin et Ray Charles, était derrière la console pour cet album comme pour le premier. Sa sensibilité au jazz et a la soul, sa compréhension instinctive de ce qu’un groupe comme les Allman Brothers cherchait, transparait dans chaque détail de la production : la chaleur du son, la façon dont les guitares se situent dans l’espace stéréo, la dynamique entre la batterie et la basse.

Duane Allman, a cette époque, était considéré par les musiciens qui le connaissaient comme le meilleur guitariste de sa génération, la référence absolue du slide guitar. Eric Clapton allait le dire publiquement après leur collaboration sur l’album Layla de Derek and the Dominos. Mais Duane était aussi, et peut-etre surtout, un guitariste d’ensemble d’une générosité rare : toujours au service de la chanson, toujours a l’écoute de ses partenaires, jamais dans la posture du soliste vedette.

Le 29 octobre 1971, Duane Allman mourut dans un accident de moto a Macon, Georgie. Il avait vingt-quatre ans. Sa mort allait devastter le groupe mais pas le faire imploser : les Allman Brothers continuèrent, portant avec eux le souvenir de leur leader défunt comme un guide spirituel autant que comme un musicien irremplacable.

Sur X : @allmanbrothersband

Idlewild South est l’album de l’Allman Brothers Band au sommet de leur jeunesse créatrice, avant la douleur, avant le deuil, avant que la tragédie ne vienne ternir la promesse. C’est la trace d’un groupe qui croyait en ce qu’il faisait avec une conviction qui fait de la jalousie, qui jouait avec une joie qui traverse toutes les décennies. Dans la grande histoire du rock sudiste, cet album est un des chapitres fondateurs.

La Georgie des Allman Brothers n’etait pas seulement un decor. C’etait une matrice culturelle, un lieu ou le blues noir et la country blanche se croisaient depuis des generations dans les juke joints et les eglises, ou la musique etait une facon de survivre a la chaleur, a la pauvrete, au racisme et a toutes les duretés d’une vie dans le Sud americain. Gregg Allman avait grandi dans cette ambiance, avait absorbe le gospel et le blues avant meme d’avoir appris a jouer. Cette education musicale par osmose donnait a sa voix et a ses compositions une authenticite que l’apprentissage formel n’aurait jamais pu produire.

La double batterie, qui est l’une des signatures sonores les plus distinctives du groupe, n’etait pas une invention originale des Allman Brothers : des groupes comme les Grateful Dead exploraient des configurations similaires. Mais personne n’avait pousse cette idee aussi loin ni avec autant de coherence musicale. Trucks et Johanson jouaient ensemble depuis si longtemps qu’ils avaient developpe un langage rythmique commun, une facon de se lire mutuellement qui donnait a leur musique une complexite rythmique d’une fluidite qui semblait naturelle.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Idlewild South