Johnny Winter, l’albinos qui avait le blues dans le sang
Imaginez un grand échalas blanc comme un linceul, les cheveux filasse jusqu’aux reins, les yeux qui fuient la lumière du Texas, et entre les pattes une Gibson Firebird qui crache du feu liquide. Voilà Johnny Winter, l’albinos de Beaumont, le gosse qui a passé sa vie à prouver une chose simple : on peut naître blanc et sans pigments, et avoir quand même plus de blues dans une phalange que la moitié de Chicago. Le bonhomme a connu la gloire pop à Woodstock, les paillettes, la dope, les overdoses frôlées. Et puis, milieu des années 80, l’âge des synthés cheap et des coupes mulet, ce gaillard fait le choix le plus punk qui soit : retourner au charbon, au vrai, au blues des origines.
Car n’oublions jamais ce détail qui change tout : ce type-là n’est pas un touriste du genre. C’est l’homme qui a tendu la main à Muddy Waters quand sa carrière battait de l’aile. À la fin des années 70, Winter empoigne le vieux lion de Chicago, l’emmène en studio sur son label Blue Sky, et lui produit une série de disques de comeback magistraux qui ressuscitent McKinley Morganfield et raflent les Grammy. Quand un mec a fait ça pour son idole, il n’a plus rien à prouver à personne. Et pourtant.
Alligator, la trilogie de la rédemption
Au début des années 80, Winter signe chez Alligator Records, le label de Chicago tenu par Bruce Iglauer, la maison du blues qui rue dans les brancards (la fameuse devise « Genuine Houserockin’ Music »). Et là, le Texan se lance dans ce qu’on appellera sa trilogie blues : Guitar Slinger en 1984, Serious Business en 1985, et donc ce 3rd Degree en 1986. Trois disques pour laver les péchés des années perdues, trois disques pour rappeler que sous le rocker cramé se cachait toujours un puriste du douze-mesures.
Petite cuisine interne pour les amateurs de potins : sur ce troisième opus, Iglauer prend du recul et passe producteur exécutif, laissant Winter lui-même, épaulé par le spécialiste Dick Shurman, tenir la barre. Le résultat ? Un disque sec, direct, sans fioritures, qui sent la sueur et le whisky tiède plutôt que le gel coiffant de l’époque.
Pas une note de trop, pas un standard de travers
Le geste fort de 3rd Degree, c’est le retour aux sources et au grand répertoire. Winter range ses propres compos et plonge les deux mains dans le grand bain du blues classique. Et quel répertoire, mes aïeux. Du J.B. Lenoir, du Willie Dixon, de l’Elmore James expédié en deux minutes et des poussières de pur dévergondage, et le morceau-titre « Third Degree », standard signé Eddie Boyd, lent, brûlant, magnifique, un véritable interrogatoire au troisième degré mis en musique.
Et puis il y a l’invité de marque qui fait saliver tout amateur de Louisiane : Doctor John en personne, le sorcier vaudou du piano, qui vient poser ses doigts gris-gris sur quelques titres. Deux légendes dans la même pièce, ça ne s’invente pas, ça se déguste.
Les vieux complices ressortent du bois
Mais le coup de génie sentimental, le truc qui te serre la gorge, c’est ailleurs. Pour une poignée de titres, Johnny Winter rappelle deux fantômes de sa jeunesse : Tommy Shannon à la basse et Uncle John Turner à la batterie, sa section rythmique des tout débuts, celle des trois premiers albums de la fin des sixties. Près de vingt ans plus tard, la machine se remet en marche comme si rien ne s’était passé. Shannon, entre-temps, était devenu le bassiste de Stevie Ray Vaughan, autre Texan, autre furieux du manche : la boucle texane est bouclée. Quand ces trois-là rejouent ensemble, ce n’est pas de la nostalgie, c’est de la mémoire musculaire, de la complicité gravée dans l’os.
Verdict : le retour gagnant du grand brûlé du blues
Alors, on en pense quoi, nous, à la rédaction ? Que ce disque est une claque tranquille. Pas un album qui cherche à t’épater avec des solos de quinze minutes (même si Winter, quand il lâche les chevaux, reste un des slide players les plus violents de la planète). Non, 3rd Degree c’est un disque d’homme mûr, ramassé, qui sait exactement ce qu’il veut : du blues, rien que du blues, mais joué avec une autorité de patron. La presse spécialisée ne s’y est pas trompée, saluant l’énergie et le choix impeccable du répertoire. Tout le monde tombe d’accord : le Texan a réussi son examen de rattrapage.
Au fond, cette trilogie Alligator restera comme le moment où Johnny Winter, le rescapé, le miraculé des seringues, a remis les pendules à l’heure du blues. Il aurait pu finir en gloire fanée, en relique de festivals revival. Il a préféré redevenir ce qu’il avait toujours été : un bluesman jusqu’à la moelle, blanc comme neige et noir comme le péché. 3rd Degree n’est pas son disque le plus célèbre, loin de là. Mais c’est peut-être l’un des plus honnêtes. Et l’honnêteté, dans le blues, ça ne se négocie pas. Mettez-le sur la platine, montez le son, et inclinez-vous devant le grand albinos. Respect éternel.
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