Johnny Winter est arrivé dans le monde du rock en 1969 comme un mythe déjà complet. Albinos texan, guitariste de blues d’un talent légendaire dans les clubs de Houston depuis des années, il a été découvert , ou plutôt révélé , par un article de Rolling Stone qui le décrivait comme « l’un des meilleurs musiciens de blues blancs vivants. » Immédiatement, toutes les grandes maisons de disques se sont battues pour le signer. Columbia Records a gagné, avec un contrat d’un million de dollars , l’un des plus importants jamais accordés à l’époque à un musicien inconnu du grand public.
Son premier album pour Columbia, sorti en 1969, est l’accomplissement de cette promesse. Johnny Winter joue le blues avec une technique et une intensité qui font penser à une fusion de Robert Johnson et de Hendrix , les racines du delta mississippien transposées dans un langage électrique contemporain avec une maîtrise qui n’appartient qu’aux grands. Sa slide guitar , qu’il joue avec un bottleneck , est d’une précision mélodique qui fait pleurer les cordes.
Edgar Winter, son frère albinos multi-instrumentiste, apparaît sur l’album et deviendra lui-même une figure importante du rock des années soixante-dix. Tommy Shannon à la basse et John Turner à la batterie forment avec Johnny Winter un trio d’une efficacité redoutable , la section rythmique de chaque batteur-bassiste d’accompagnement au service d’un soliste d’exception.
« I’m Yours and I’m Hers » est une composition originale de Winter qui montre que sa créativité ne se limite pas à la reprise de classiques du blues. Le riff est immédiatement mémorable, la structure blues standard mais servie avec une conviction et une énergie qui dépassent la technique pour toucher à quelque chose d’essentiel dans le genre.
Les reprises de l’album , « Good Morning Little Schoolgirl » de Sonny Boy Williamson, « Be Careful With a Fool » de B.B. King , montrent un musicien qui a intégré ses influences sans les singer servilement. Winter joue ces standards avec respect et avec personnalité propre, prouvant qu’on peut être fidèle à une tradition tout en y apportant quelque chose de neuf.
La performance de Winter à Woodstock, quelques mois après la sortie de cet album, cimentera sa légende. Sur la scène, en blanc de pied en cap, sa guitare slide déchaînée sur un solo qui semble impossible, il est la vision d’un blues man dans son état de grâce le plus absolu. Des milliers de personnes qui n’avaient jamais entendu son nom en sortent en connaissant le leur.
La carrière de Johnny Winter sera marquée par des problèmes d’addiction et de santé qui l’éloigneront à plusieurs reprises de la musique. Mais chaque fois qu’il reviendra , sur Still Alive and Well en 1973, sur ses albums des années quatre-vingt produits par Steve Porcaro, sur ses derniers travaux , il le fera avec la même technique et la même conviction musicale, comme si les excès n’avaient pas eu de prise sur ses doigts.
Johnny Winter mourra en juillet 2014, à 70 ans, dans une chambre d’hôtel à Zurich. À cette date, il avait passé quarante-cinq ans à jouer du blues électrique à un niveau qui n’avait pratiquement pas varié. C’est la définition d’une vocation : une chose qu’on fait non pas parce qu’on le choisit mais parce qu’on ne peut pas ne pas la faire. Et son premier album Columbia, dans toute sa fraîcheur et sa puissance, est le meilleur document de cette vocation dans son état originel.
Le blues rock britannique dominait les conversations musicales en 1969 , Clapton, Green, Page, Beck. Johnny Winter rappelait d’où venait cette musique : du Texas, du Mississippi, des voix et des guitares d’hommes noirs qui avaient transformé leur douleur en quelque chose de beau. Winter jouait la même musique qu’eux , pas parce qu’il était noir, mais parce qu’il avait compris le blues dans ses os.
La question de la race dans le blues , un genre créé par des Africains-Américains, repris et popularisé par des Blancs , a toujours été une question complexe. Johnny Winter était conscient de cette complexité et y répondait à sa façon : pas par des déclarations politiques, mais par un respect absolu de la tradition et une fidélité à ses sources. Ses amis et mentors étaient des bluesmen noirs , Muddy Waters en particulier, qu’il produira et avec qui il jouera dans les années soixante-dix , et ces relations définissaient sa façon d’aborder le genre.
La production de cet album par Lenny Kay , futur guitariste du Patti Smith Group, alors jeune producteur , est d’une honnêteté totale : mettre les micros, enregistrer, ne pas sur-produire. Kay avait compris que le talent de Winter n’avait pas besoin d’ornements pour s’exprimer. Cette décision produit un album qui sonne live même en studio , une qualité rare et précieuse.
La vitesse avec laquelle Winter a été contractualisé après l’article de Rolling Stone dit quelque chose sur l’industrie musicale de 1969 : une industrie capable de réagir rapidement quand elle identifiait un talent, et capable d’investir massivement pour s’assurer l’exclusivité. Le million de dollars versé à Winter , une somme considérable pour l’époque , reflète la confiance que Columbia avait dans sa capacité à vendre du blues-rock à un public blanc américain avide de ce genre.
La relation de Winter avec Muddy Waters mérite d’être mentionnée séparément. Winter produira quatre albums de Waters à la fin des années soixante-dix , Hard Again, I’m Ready, Muddy Mississippi Waters Live, King Bee , qui sont parmi les meilleurs disques de l’auteur de « Mannish Boy » depuis ses sessions Chess des années cinquante. Ce travail de production est à la fois un hommage et une restitution : Winter rendait au blues ce que le blues lui avait donné.
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