1962 Album

Burnin’

par John Lee HOOKER

4,5(1)
Sortie 1962
Genres blues · blues rock

Le Delta dans le Sang : John Lee Hooker et la Vérité du Blues

1962. Chicago, Illinois, la ville du blues électrique, la ville où des milliers de Noirs du Sud profond ont apporté avec eux, dans leurs valises défoncées et leurs âmes meurtries, la musique la plus honnête du monde. Parmi ces hommes, il y en a un qui transcende tout le reste, un dont la musique est moins un genre qu’une force de la nature : John Lee Hooker, né en 1917 dans le comté de Coahoma, Mississippi, fils de fermiers pauvres, élève d’un beau-père musicien nommé William Moore qui lui a mis une guitare entre les mains un jour et lui a dit : joue.

Il a joué. Depuis lors, il n’a plus jamais arrêté. Et en octobre 1961, dans un studio de Chicago, John Lee Hooker a enregistré ce qui allait devenir Burnin’son album le plus électrique, le plus moderne, le plus féroce. Sorti en 1962 sur le label Vee-Jay Records, l’album marquait une rupture radicale dans sa carrière : pour la première fois, l’homme qui avait passé des décennies à jouer seul avec sa guitare et son pied qui tapait le sol acceptait de se faire accompagner par un vrai groupe. Pas n’importe lequel : les Funk Brothers, les musiciens de session de Motown, les architectes discrets du son de Detroit.

La rencontre entre le bluesman du Mississippi et les musiciens urbains de Motown aurait pu être un mariage de raison sans étincelle. Ce fut au contraire une fusion atomique. Hooker amenait le feu primitif du Delta, ces rythmes hypnotiques, ces lignes de basse obsessionnelles qu’il générait avec un seul accord, les Funk Brothers apportaient la précision rythmique et la puissance d’un orchestre rôdé. Le résultat était quelque chose d’absolument nouveau : un blues qui avait les racines dans la boue du Mississippi et la tête dans les néons de Chicago.

John Lee Hooker en concert au Monterey Jazz Festival, 1981
John Lee Hooker en concert au Monterey Jazz Festival, 1981

Morceaux Phares : Boom Boom et l’Art de l’Hypnose

Ouvrez Burnin’ par la première piste et laissez-vous faire. Boom Boomdeux mots, deux coups de masse dans la poitrine, démarre avec l’une des introductions de guitare les plus reconnaissables de toute l’histoire du rock. Ce riff de deux notes. Répété. Répété. Répété. Jusqu’à ce que votre corps commence à bouger malgré vous, jusqu’à ce que vos pieds trahissent votre volonté et commencent à marquer le tempo. C’est ça, le talent de Hooker : il ne joue pas de la musique, il vous envoûte.

La voix de John Lee Hooker est une entité à part entière, grave, rugueuse, chargée de soixante-dix ans de souffrance et de sagesse accumulées. Quand il dit boom boom boom boom, ce ne sont pas des mots, c’est un incantation. C’est comme si les parois de votre crâne vibraient à une fréquence qu’aucune enceinte ne peut reproduire fidèlement. Il faut entendre ça dans une vieille voiture, sur des haut-parleurs défoncés, pour vraiment comprendre de quoi il retourne.

« Mon blues n’est pas du blues de musicien. C’est du blues de vie. J’ai vécu tout ce que je chante. », John Lee Hooker

Mais Burnin’ ne se résume pas à Boom Boom. Il y a aussi Process, avec ses guitares croisées en plein dialogue, Thelma, ballade lente et dévastatrice où Hooker raconte l’abandon avec une économie de mots stupéfiante, et Drug Store Woman, où le boogie devient quelque chose de presque menaçant, quelque chose qu’on ressent dans les os plutôt qu’on l’entend avec les oreilles. Chaque piste est une fenêtre ouverte sur un monde disparu, les plantations de coton, les juke-joints du Delta, les baraques en bois de Clarksdale, Mississippi, et pourtant chaque piste sonne aussi moderne que n’importe quoi enregistré hier.

Dans les Coulisses : Chicago 1961, Une Nuit Decisive

La session d’enregistrement de Burnin’ s’est tenue le 26 octobre 1961 dans un studio de Chicago. Une seule nuit. Une seule session. Comme si John Lee Hooker avait besoin de toute cette spontanéité, de toute cette fièvre d’urgence, pour sortir ce qu’il avait à dire. Vee-Jay Records, le label de Chicago qui avait eu le flair de signer Hooker des années plus tôt, avait mis à disposition une équipe solide.

La présence des Funk Brothers transformait fondamentalement l’approche de Hooker. Ces musiciens, habitués aux sessions millimétrées de Motown, aux arrangements précis au quart de mesure, durent s’adapter à la façon très particulière qu’avait Hooker de jouer. Car Hooker ne jouait pas en temps fixe. Il jouait en feelingaccélérant quand l’émotion montait, ralentissant quand il voulait appuyer une phrase, changeant de structure quand ça lui semblait juste. Cette liberté rythmique absolue, ce refus des contraintes métronomiques, était l’héritage direct du blues du Delta, où le temps n’est pas une prison mais un jardin dans lequel on se promène.

John Lee Hooker en concert, Massey Hall, Toronto, 1978
John Lee Hooker sur scene, Massey Hall, Toronto, 1978

Les Funk Brothers relevèrent le défi avec brio. Ils apprirent à suivre Hooker plutôt qu’à le guider, à écouter son corps autant que sa guitare, à sentir les inflexions avant même qu’elles arrivent. Le résultat était une session d’une fluidité remarquable, d’une chaleur organique qu’aucun studio moderne ne saurait recréer. Drums, basse, deuxième guitare, piano, saxophones ténor et baryton, une armée de sons au service d’un homme et de sa vision.

Héritage : Le Père du Rock Que Le Rock a Oublié de Remercier

Boom Boom, extrait de Burnin’, passa huit semaines dans les charts R&B en 1962, atteignant le numéro 16. Un succès modeste par les standards commerciaux de l’époque. Mais l’impact réel de cet album était impossible à mesurer en positions dans le Top 40.

Les Rolling Stones ont couvert Boom Boom dans leurs débuts. Les Animals ont repris des tonnes de morceaux de Hooker. The Doors ont construit toute leur esthétique sur ce mélange de blues hypnotique et de rock électrique que Hooker avait inventé bien avant eux. Carlos Santana a dit que John Lee Hooker était l’un de ses deux ou trois modèles absolus. Eric Clapton a dit pareil. Jimi Hendrix aussi. Pete Townshend aussi. La liste est infinie et vertigineuse.

John Lee Hooker est mort le 21 juin 2001, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, dans sa maison de Los Altos, Californie. Il avait traversé tout le XXe siècle musical américain sans jamais dévier d’un millimètre de sa vérité. Jamais de concession au commercial, jamais de trahison de ses racines, jamais de modernisation forcée. Il avait juste joué son blues, sa vie, ses douleurs et ses joies, et le monde entier l’avait écouté.

Burnin’ reste l’album où John Lee Hooker a prouvé qu’il pouvait incendier le monde moderne avec les braises du passé. Mettez-le sur votre platine ce soir, éteignez les lumières, et laissez-vous consumer. Vous remercierez Vee-Jay Records, Chicago, et la grande nuit du 26 octobre 1961 pour le reste de votre vie.

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