1960 Album

That’s My Story

par John Lee HOOKER

4,0
Sortie 1960
Genres blues

Imaginez. Le 9 février 1960, il fait froid à New York. Dans les Reeves Sound Studios de Manhattan, un homme s’installe face à un microphone. Pas de groupe, ou presque. Juste lui, sa guitare acoustique, et deux musiciens qui viennent du jazz, le bassiste Sam Jones et le batteur Louis Hayes, tous deux membres du quintet de Cannonball Adderley. John Lee Hooker, né dans le Mississippi, façonné par Detroit, dépose ce jour-là l’un des albums de blues les plus nus, les plus honnêtes, les plus déchirants qui aient jamais existé. That’s My Story n’est pas un disque, c’est une confession.

John Lee Hooker en concert, Massey Hall, Toronto, 1978
John Lee Hooker en concert, Massey Hall, Toronto, 1978, Photo : Jean-Luc Ourlin

Genèse, Orrin Keepnews et la dignité retrouvée

Pour comprendre That’s My Story, il faut comprendre le contexte qui l’a rendu possible, et qui le rend unique. En 1960, John Lee Hooker a quarante-trois ans (ou autour, lui-même n’est pas sûr de sa date de naissance exacte, signe d’une époque et d’un lieu où les Noirs du Sud n’étaient pas toujours déclarés à l’état civil). Il est déjà une légende du blues électrique, auteur de « Boogie Chillen » (1948) et de dizaines de singles sur Modern, Chess, Vee-Jay, souvent enregistrés dans des conditions d’exploitation scandaleuses, sous des pseudonymes multiples pour contourner des contrats léonins.

C’est là qu’entre Orrin Keepnews. Ce producteur visionnaire, qui a déjà révélé Thelonious Monk et Bill Evans pour Riverside Records, propose à Hooker quelque chose d’inhabituel : une vraie session, une vraie approche, un vrai respect. Keepnews a une intuition, Hooker, dépouillé de son amplificateur et de son groupe, enregistré dans le dépouillement le plus radical, révélera quelque chose que personne n’a encore entendu. Il a raison.

L’album est enregistré en une seule journée, une journée!, et cette urgence, cette économie de moyens, transpire dans chaque sillon. Il n’y a pas de prise de tête, pas de calcul commercial, pas de souci de radio-diffusibilité. Il y a juste un homme et sa vérité.

Les morceaux phares, le blues dans sa plus pure expression

Le titre éponyme, That’s My Story, est la pièce maîtresse du disque, et l’une des performances vocales les plus saisissantes du catalogue de Hooker. Accompagné seulement de sa guitare acoustique, il raconte sa vie en fragments, sa migration du Mississippi vers le Nord industriel, sa rencontre avec la musique des villes. C’est autobiographique dans le sens le plus littéral du terme, ce n’est pas une chanson de blues, c’est du blues.

Democrat Man est une autre perle politique, un endorsement passionné du Parti démocrate qui dit tout de l’engagement civique de Hooker. À une époque où les droits civiques sont au centre des luttes américaines, chanter sa foi politique dans un disque de blues est un acte de courage autant que d’art. La voix de Hooker, ce grondement de basse-profonde qui semble venir des entrailles de la terre, donne à ces mots une autorité que nulle prose politique ne saurait égaler.

I Need Some Money, Come On and See About Me, I’m Wanderin’chaque titre est un tableau miniature, une scène de vie tracée avec l’économie d’un peintre japonais. Hooker n’a pas besoin de mille mots ni de mille instruments. Il lui suffit d’une corde, d’un mot, d’un silence bien placé pour que vous sentiez la chaleur étouffante d’une nuit du Mississippi, l’odeur de la sueur et du tabac dans un juke joint qui ferme à l’aube.

« John Lee Hooker joue dans son propre tempo, dans sa propre tonalité, dans son propre univers. Et le monde, s’il a l’intelligence de l’écouter, se plie à lui. »

Orrin Keepnews, producteur de That’s My Story

Coulisses et enregistrement, jazz, blues et la magie d’une seule session

Le choix du rhythm section est en soi une décision artistique audacieuse. Sam Jones (contrebasse) et Louis Hayes (batterie) viennent du jazz, ils naviguent dans l’univers de Cannonball Adderley, de Oscar Peterson, d’un langage harmonique et rythmique très différent de celui du blues électrique de Detroit. Et pourtant, leur adaptabilité, leur sens de l’écoute, leur capacité à se mettre au service d’un son plutôt qu’à le dominer, c’est exactement ce dont Hooker a besoin.

Keepnews avait compris quelque chose d’essentiel : le blues de Hooker ne tolère pas le surmenage. Chaque instrument de trop serait une couche de vernis sur un bois brut, une trahison. Jones et Hayes jouent en retenue, en suggestion, en contrepoint. Ils soutiennent sans écraser, ils accompagnent sans parasiter. C’est du grand artisanat au service d’un grand art.

Les Reeves Sound Studios de New York, loin des studios de Chicago ou de Los Angeles où s’enregistrait habituellement le blues électrique, donnent à l’album une acoustique différente, plus ouverte, plus aérée. On entend les silences entre les notes. On entend Hooker respirer. On entend le monde tel qu’il le voit, avec toute sa beauté rude et sa laideur douce.

John Lee Hooker au Monterey Jazz Festival, 1981
John Lee Hooker au Monterey Jazz Festival, 1981, Photo : Brian McMillen

Héritage et impact, la modernité d’une tradition ancienne

La réception de That’s My Story en 1960 dépasse les frontières habituelles du blues. Le critique Robert Shelton du New York Times, habitué au folk et au jazz, salue l’album avec enthousiasme. Le Jazz Review le classe parmi les disques essentiels de l’année. Ce n’est pas rien, à une époque où le blues électrique était souvent regardé de haut par l’intelligentsia musicale, Hooker et Keepnews ont réussi à construire un pont entre le monde populaire et le monde des « connaisseurs ».

L’album a connu une renaissance magnifique en 2026 grâce à Craft Recordings, qui l’a réédité dans la série Bluesville en pressage 180 grammes tout-analogique, preuve que soixante-six ans n’ont pas entamé sa pertinence d’un millimètre. Les Rolling Stones, Van Morrison, Carlos Santana, Jack White, tous ont parlé de Hooker comme d’une révélation. That’s My Story est la révélation dans sa forme la plus pure.

La force de ce disque, c’est qu’il n’a pas vieilli parce qu’il n’a jamais cherché à être moderne. Il a cherché à être vrai. Et la vérité, elle, ne se démode pas.

— Discographie —

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