The Paul Butterfield Blues Band
Le big bang du blues blanc en Amérique
Il y a des disques qui ne préviennent pas. Ils arrivent, ils fracassent tout, et le monde de la musique américaine n’est plus jamais pareil après. The Paul Butterfield Blues Band, paru en 1965 sur Elektra Records, est de cette trempe-là. Un album qui surgit comme une tornade de Chicago dans les salons bien peignés du folk américain et qui plante le drapeau du blues électrique en plein coeur de la contre-culture blanche. Paul Butterfield, vingt-deux ans, fils de famille aisée de Hyde Park (le quartier chic de Chicago), va aller chercher le blues là où il vit vraiment, dans les clubs enfumés du South Side, et il va le ramener dans sa gueule, harmonica en bandoulière, avec une conviction qui ferait passer les imitateurs anglais pour de pâles copistes.
Parce que c’est là toute l’ironie savoureuse de l’histoire. En 1965, pendant que les Anglais comme les Rolling Stones et les Animals pillaient allégrement le blues noir américain pour le vendre aux Américains blancs, Butterfield, lui, avait passé des années à se former au contact direct des maîtres. Il avait traîné ses guêtres dans les clubs de Muddy Waters, il avait joué avec Junior Wells, avec Howlin’ Wolf. Il avait absorbé la leçon à la source, pas par disques interposés. Et ça s’entend. Dieu, est-ce que ça s’entend.
Une bande de dingues dans le studio de Jac Holzman
Jac Holzman, le patron d’Elektra, est un homme de folk. Il a signé Judy Collins, Tom Paxton, Phil Ochs. Sa maison de disques, c’est le temple du chant engagé en guitare acoustique. Quand il accepte de signer le Paul Butterfield Blues Band, certains de ses collaborateurs lui tapent sur l’épaule en lui demandant s’il se sent bien. Mais Holzman a une oreille. Et ce qu’il entend dans ce groupe, c’est quelque chose d’électrique au sens propre et figuré.
Le groupe enregistre en 1965, et la formation qui entre en studio est proprement stupéfiante. Paul Butterfield à l’harmonica et au chant, Elvin Bishop à la guitare rythmique, et puis ce phénomène de vingt-et-un ans, Michael Bloomfield, à la guitare lead. Bloomfield. Juste ce nom-là devrait suffire à faire dresser les poils sur les bras de n’importe quel amateur de guitare. Un gamin de Chicago, fils d’un fabricant de restaurants, qui avait lui aussi fait le chemin inverse, qui était descendu dans les clubs noirs du South Side à une époque où ça ne se faisait tout simplement pas. Et qui en était ressorti avec un jeu d’une maturité et d’une sensibilité qui allaient sidérer Bob Dylan lui-même quelques mois plus tard à Newport.
La section rythmique, c’est Sam Lay à la batterie et Jerome Arnold à la basse, deux vétérans du circuit blues de Chicago, deux musiciens noirs qui avaient tourné avec Howlin’ Wolf. Leur présence dans le groupe n’est pas anecdotique. Elle est fondatrice. Elle dit que ce groupe-là n’est pas un gang de blancs-becs qui jouent au blues, c’est une formation interraciale dans l’Amérique des droits civiques, en 1965, l’année du Voting Rights Act et de la marche de Selma. Le contexte politique n’est jamais très loin de la musique qui compte vraiment.
Newport, l’électricité et l’histoire qui bascule
L’histoire retient souvent 1965 comme l’année où Bob Dylan a branché sa guitare à Newport et s’est fait huer par une partie du public folk. Ce qu’on oublie parfois, c’est que c’est le Paul Butterfield Blues Band qui avait ouvert la voie lors de ce même festival, jouant un set électrique qui avait déjà fracturé l’assemblée. Et c’est Michael Bloomfield qui allait se retrouver dans le groupe de scène de Dylan pour accompagner le troubadour du Minnesota dans son grand saut électrique. La connexion entre les deux événements n’est pas fortuite. Butterfield et ses hommes avaient démontré que l’électricité pouvait porter une vérité musicale aussi puissante que la plus pure des ballades acoustiques.
Paul Rothchild, le producteur de l’album, est lui aussi un homme de folk converti. Il produit Butterfield avec une conviction totale et un souci de capturer le son live du groupe, cette énergie brute qui est leur marque de fabrique. Les sessions sont intenses. Bloomfield et Butterfield sont deux personnalités imposantes, deux ego qui se frottent dans le studio, et de cette friction naît quelque chose d’électrisant.
Le son de Chicago dans le coeur de l’Amérique blanche
L’album s’ouvre sur « Born in Chicago », une composition de Nick Gravenites qui plante immédiatement le décor. Ces gars viennent de Chicago, ils revendiquent leur héritage blues avec une fierté qui n’a rien de la nostalgie muséale. C’est du présent, c’est vivant, c’est urgent. L’harmonica de Butterfield crache comme une sirène d’usine, la guitare de Bloomfield réplique avec une agilité féline, et la rythmique de Lay et Arnold tient tout ça ensemble avec la rigueur d’un mur de béton armé.
Puis vient « Shake Your Money-Maker » d’Elmore James, et là le groupe montre qu’il peut swinguer avec la même aisance qu’il peut driver. Butterfield chante avec une conviction qui dépasse largement son âge et son milieu d’origine. Il y a dans sa voix quelque chose de viscéral, une intensité qui ne s’apprend pas dans les livres. Bloomfield, de son côté, joue une guitare qui pleure et qui rit dans le même souffle, une guitare qui dialogue avec l’harmonica dans un échange constant, organique, évident.
La reprise de « Mellow Down Easy » de Little Walter, le maître de l’harmonica amplifié, est particulièrement éloquente. Little Walter est le modèle absolu de Butterfield, celui qui a révolutionné l’instrument en le branchant à un micro et en créant ce son d’harmonica amplifié, gras, expressif, qui va devenir la signature sonore du Chicago blues. Butterfield ne copie pas Little Walter. Il le digère, il l’intègre, il le transcende avec sa propre personnalité.
Bloomfield, le génie discret qui allait tout changer
Il faut s’arrêter sur Michael Bloomfield parce que l’histoire ne lui a pas rendu entièrement justice. Mort trop tôt, en 1981, à trente-sept ans, emporté par une overdose dans une voiture à San Francisco, il reste une figure un peu dans l’ombre des grandes légendes de la guitare. Pourtant, en 1965, il est simplement l’un des meilleurs guitaristes de la planète. Bob Dylan, qui n’est pas homme à distribuer les compliments à la légère, l’a décrit comme « le meilleur guitariste que j’aie jamais entendu ». Carlos Santana s’est toujours revendiqué de son influence. Al Kooper, le claviériste de la session de Highway 61 Revisited, raconte que Bloomfield était d’une telle intensité en studio qu’on avait l’impression que chaque note était une question de vie ou de mort.
Sur ce premier album de Butterfield, Bloomfield joue avec une maturité stupéfiante. Il n’essaie pas de faire le malin. Il sert la musique. Il sert les chansons. Son jeu est expressif mais jamais démonstratif, technique mais jamais froid. Il y a une chaleur dans sa guitare qui vient directement de son amour du blues, un amour qui n’est pas de la posture mais de la conviction profonde.
Un album qui ouvre les portes de la perception
Aldous Huxley avait intitulé son célèbre essai sur la mescaline « Les Portes de la Perception », un titre que Jim Morrison allait bientôt emprunter pour baptiser son groupe. Mais en 1965, les portes qui s’ouvrent vraiment dans la musique américaine, ce sont celles que défonce le Paul Butterfield Blues Band avec ce premier album. Pour des milliers de jeunes blancs américains qui n’avaient jamais mis les pieds dans un club du South Side de Chicago, cet album est une révélation. Il leur dit que le blues n’est pas un souvenir, que ce n’est pas du folklore, que c’est une musique vivante, électrique, urgente, qui a des choses à dire sur leur époque.
Et puis il y a la question du rapport racial, inévitable en 1965. Ce groupe mixte, qui joue une musique noire avec une authenticité totale, dans une Amérique qui se déchire sur les droits civiques, n’est pas politiquement neutre. Butterfield ne fait pas de discours. Il n’a pas besoin. Il joue. Et le fait de jouer ainsi, avec ces musiciens, de cette façon, est en lui-même un acte politique. Une affirmation que la musique appartient à qui la ressent vraiment, pas à qui est né dedans.
L’héritage d’un disque fondateur
Cinquante ans et quelques poussières après sa sortie, The Paul Butterfield Blues Band reste un disque fondateur de la musique américaine. Il a ouvert la voie au blues-rock, il a influencé des générations de musiciens, il a démontré qu’on pouvait être blanc, issu d’un milieu confortable, et jouer le blues avec une intégrité totale, à condition d’avoir fait le chemin, d’avoir mis le temps, d’avoir respecté les maîtres. Paul Butterfield a mis le temps. Michael Bloomfield a mis le temps. Et ce premier album, brut, électrique, urgent, en garde la trace pour l’éternité.
Elektra Records n’était plus jamais le même label folk propret après ça. La contre-culture américaine avait trouvé une nouvelle bande sonore. Et dans les clubs de Greenwich Village à San Francisco, dans les campus universitaires et les coffee-houses, une génération entière commençait à comprendre que le blues était bien plus qu’une curiosité d’un autre temps. C’était le son de leur époque. Tendu, électrifié, libre. Paul Butterfield avait vingt-deux ans. Il avait tout compris.
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