Sortie 1966
The Blues Project en 1966
The Blues Project, Greenwich Village 1966

The Blues Project et le blues qui devient autre chose

1966. New York. Le Greenwich Village bout de musique, de politique, de marijuana et d’idees. Bob Dylan est parti de la, les folkies l’ont suivi, et maintenant une nouvelle vague de musiciens cherche ce que peut devenir le blues electrique entre les mains de jeunes blancs new-yorkais qui ont ecoute Muddy Waters, Robert Johnson et John Lee Hooker avec la reverence des convertis. The Blues Project est au centre de ce mouvement, un groupe qui n’est pas vraiment un groupe au sens classique du terme mais plutot un collectif en perpetuelle transformation, avec un leadership musical partage et une philosophie ouverte qui va permettre a chacun de ses membres de devenir quelque chose d’autre apres.

Projections, leur deuxieme album, sort en 1966 et c’est leur moment de grace. Andy Kulberg a la flute et a la basse, Roy Blumenfeld a la batterie, Steve Katz a la guitare, Tommy Flanders au chant, et surtout Al Kooper aux claviers et Danny Kalb a la guitare electrique. Kooper est celui qu’on connait le mieux : c’est lui qui a joue de l’orgue sur « Like a Rolling Stone » de Dylan en 1965, un accident heureux, il ne connaissait pas vraiment la chanson et il a joue entre les mesures par peur de se tromper, et ce jeu hebete et incertain est devenu l’une des lignes d’orgue les plus reconnaissables du rock.

Le blues comme point de depart, pas d’arrivee

Ce qui distingue les Blues Project de beaucoup de groupes de blues-rock de l’epoque, c’est qu’ils ne sont pas des revivalistes. Ils ne font pas semblant d’etre de vieux bluesmans du Delta. Ils sont de jeunes new-yorkais educques, ils ont une formation musicale diversifiee, et ils utilisent le blues comme matiere premiere a transformer plutot que comme modele a reproduire. Projections contient du blues pur, des incursions dans le jazz, de la pop, du folk, et des moments instrumentaux qui n’appartiennent a aucune categorie facilement definissable.

« Flute Thing » est l’exemple le plus evident de cette ouverture : une piece instrumentale construite autour de la flute d’Andy Kulberg, avec des influences de jazz modal qui rappellent John Coltrane ou Herbie Mann. Ce n’est pas ce qu’on attend d’un groupe qui s’appelle Blues Project. Mais c’est precisement ce qui rend le groupe interessant et difficile a cataloguer.

Danny Kalb a la guitare est le moteur electrique du groupe. Natif de Brooklyn, il a etudie le blues acoustique aupres de Dave Van Ronk, le « Mayor of McDougal Street » comme on l’appelle dans le Village, et il a electrifie ce savoir-faire avec une energie qui doit autant a B.B. King qu’a Keith Richards. Son jeu a une densite particuliere, il ne cherche pas la velocite mais la texture, chaque note posee la ou elle doit etre, chaque accord avec son poids specifique.

Le Village comme contexte

Il est impossible de comprendre The Blues Project sans comprendre le Greenwich Village de 1965-1966. C’est un endroit ou les musiciens se croisent tous les soirs dans les memes cafes, ou les collaborations se font et se defont d’un soir a l’autre, ou les influences circulent librement parce que tout le monde ecoute tout le monde. Cafe Au Go Go, The Bitter End, Gerdes Folk City : ces salles sont des laboratoires ou les genres se melangent sous la pression de la proximite et de la curiosite mutuelle.

Les Blues Project jouent souvent dans ces endroits, des sets qui peuvent durer deux heures et qui vont dans toutes les directions. Ils sont un groupe de scene avant d’etre un groupe de studio, et Projections capture une partie de cette energie live, cette disposition a l’improvisation et a la prise de risque qui est leur signature.

Ce que le groupe devient

The Blues Project se separe en 1967, comme beaucoup de groupes de cette epoque qui vont trop vite et brulent trop fort. Mais ce qu’ils ont engendre continue. Al Kooper forme Blood, Sweat and Tears avec Steve Katz et d’autres, inventant le rock avec cuivres en section qui va dominer une partie de la fin des annees 1960 et du debut des annees 1970. Kooper aussi produit Super Session avec Mike Bloomfield et Stephen Stills en 1968, un autre album fondateur.

Danny Kalb continue a jouer, plus discreetement. Andy Kulberg et Roy Blumenfeld forment Seatrain. Tommy Flanders part dans d’autres directions. Mais l’influence de ce moment, de ces deux ans de musique new-yorkaise intense, se retrouve dans des dizaines d’albums qui viennent apres. Projections est le document le plus complet de ce moment-la : un groupe au sommet de sa forme, ouvert a tout, peur de rien, en train d’inventer quelque chose sans vraiment savoir qu’ils inventent quelque chose. C’est souvent comme ca que ca se passe. Et c’est precisement cette inconscience qui rend l’album si vivant a l’ecoute, soixante ans apres.

La note des passionnés

4,0 /5

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