Sortie 1968

A Long Time Comin’, The Electric Flag (1968) : le Blues Band Américain qui voulait tout faire

En 1967, quand Mike Bloomfield quitte le Paul Butterfield Blues Band pour former l’Electric Flag, il a une vision. Pas juste un groupe de blues de plus, pas juste une autre formation rock psychédélique parmi les dizaines qui éclosent alors en Californie. Bloomfield veut créer quelque chose de total, un orchestre capable de jouer aussi bien le blues de Chicago que la soul de Memphis, le rhythm and blues de la côte Est et les nouvelles couleurs psychédéliques de San Francisco. Un American Music Band, comme le précise d’emblée le sous-titre officiel de la formation. A Long Time Comin’, publié en mars 1968 sur Columbia Records, est la réalisation partielle et éblouissante de cette ambition démesurée. Partielle parce que les tensions internes et les problèmes personnels de plusieurs membres du groupe ont commencé à éroder la formation avant même que l’encre de la pochette ne soit sèche. Éblouissante parce que ce disque, malgré tout, contient des moments de grâce absolue qui justifient amplement sa réputation de classique méconnu.

Bloomfield, les cuivres et l’ombre de Hendrix

Mike Bloomfield est en 1967 l’un des guitaristes les plus respectés des États-Unis. Son travail avec le Paul Butterfield Blues Band, ses sessions pour Bob Dylan, notamment sur Highway 61 Revisited en 1965, en ont fait une figure incontournable du blues électrique américain. Mais l’arrivée de Jimi Hendrix sur la scène musicale internationale, après le festival de Monterey en juin 1967 où les deux hommes se sont retrouvés face à face, a profondément secoué Bloomfield. Selon ses propres déclarations, il a été si bouleversé par la maîtrise technique et l’imagination débordante de Hendrix qu’il a failli abandonner la guitare. C’est dans ce contexte psychologique difficile qu’il entreprend l’enregistrement de A Long Time Comin’, entre juillet 1967 et janvier 1968, avec une formation élargie qui comprend notamment son complice Nick Gravenites au chant, le batteur Buddy Miles, le bassiste Harvey Brooks et une section de cuivres menée par Barry Goldberg.

L’album s’ouvre sur Killing Floor, cette tuerie de Howlin’ Wolf transformée en déclaration de guerre électrique, et le ton est immédiatement posé : l’Electric Flag joue le blues comme si sa vie en dépendait, avec une conviction totale et une énergie qui ne faiblit pas une seconde. Over Lovin’ You introduit la dimension soul qui était au coeur du projet de Bloomfield, avec les cuivres qui chantent derrière les guitares électriques dans un mariage parfait. One More Mile to Go touche à quelque chose d’universel dans la tradition du blues voyageur. Wine, adaptation de Drinkin’ Wine, Spo-Dee-O-Dee de Sticks McGhee, est un exemple parfait de la façon dont le groupe pouvait prendre un matériau ancien et lui insuffler une vitalité nouvelle sans trahir son esprit originel. L’album atteint la 31ème place des charts américains, résultat honorable pour un groupe qui refusait les compromis commerciaux les plus évidents.

Mais l’Electric Flag est aussi une histoire de gâchis et de rendez-vous manqués. Pendant l’enregistrement, plusieurs membres du groupe, dont Bloomfield et Goldberg, développent des dépendances qui vont progressivement miner la cohésion de la formation. La pression commerciale, le poids des attentes créées par leur apparition triomphale à Monterey, tout concourt à fragiliser un groupe qui méritait mieux. L’Electric Flag se sépare une première fois dès 1968, avant même que l’album ait eu le temps de trouver son vrai public.

« The Electric Flag was supposed to be an American music band. We wanted to play everything, from blues to soul to rock. And for a while, we did. » – Mike Bloomfield

Ce qui frappe encore aujourd’hui à l’écoute de A Long Time Comin’, c’est la générosité absolue de la musique, cette impression que les musiciens donnent tout, sans rien retenir, comme si chaque note pouvait être la dernière. Bloomfield joue avec une intensité qui transcende la simple virtuosité, atteignant des zones émotionnelles où peu de guitaristes de l’histoire du rock ont osé s’aventurer. Le disque, commercialement modeste à sa sortie, a influencé durablement tous les groupes de rock à cuivres qui ont suivi, de Blood, Sweat and Tears à Chicago en passant par Tower of Power. Un précurseur essentiel de la fusion des genres qui allait définir le rock des années soixante-dix.

L’héritage de l’Electric Flag reste complexe et ambigu, à l’image de Mike Bloomfield lui-même, génie tourmenté qui ne trouva jamais la paix, ni dans sa vie ni dans sa musique. Mais A Long Time Comin’ demeure un témoignage irréfutable de ce qu’aurait pu être le rock américain si la droite avait gouverné les artistes plutôt que leurs excès. Un disque fondamental pour comprendre les années 1967-1968, ce moment charnière où tous les possibles semblaient encore ouverts.

La note des passionnés

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A Long Time Comin