1965 Album

Live at the Regal

par B.B. KING

4,0
Sortie 1965
Artiste B.B. KING
Genres blues · blues rock

Genèse : une nuit à Chicago qui va changer l’histoire du blues

B.B. King en concert, Ann Arbor Blues Festival, 1969
B.B. King en concert, Ann Arbor Blues Festival, 1969

Le 21 novembre 1964, B.B. King monte sur la scène du Regal Theater de Chicago pour deux représentations. La salle est comble, deux mille spectateurs, majoritairement noirs, habitants du South Side de Chicago, ce quartier qui a absorbé pendant des décennies les vagues migratoires du Mississippi et d’Alabama et qui vibre d’une énergie à nulle autre pareille. King a quarante ans. Il est déjà une légende dans le circuit des clubs noirs américains, ce qu’on appelait alors le Chitlin’ Circuit. Mais en dehors de cette communauté, il reste largement méconnu du grand public blanc américain, et pratiquement inconnu en Europe.

Le label ABC-Paramount envoie un ingénieur du son avec un magnétophone mobile. L’intention est simple : capturer la magie d’un concert de B.B. King devant son public naturel. Il n’y a pas de grand plan marketing, pas de concept sophistiqué. Juste des micros, une salle, et un homme avec sa guitare Lucille. Ce qui sort de cette nuit-là est Live at the Regal, unanimement considéré comme le plus grand album de blues live jamais enregistré. Certains vont plus loin et affirment que c’est simplement l’un des plus grands disques live de toute l’histoire de la musique populaire.

L’album sort en 1965, certaines sources citent 1964 pour la date d’enregistrement, 1965 pour la publication, dans un contexte de redécouverte du blues par la jeunesse blanche américaine et britannique. Les Rolling Stones, les Animals, et les Yardbirds ont déjà sonné l’alarme de l’invasion blues-rock. Mais entendre B.B. King en direct, dans sa vérité brute, sans les filtres de l’adaptation blanche, c’est une autre expérience.

Morceaux phares : la communion entre un maître et son peuple

« Every Day I Have the Blues » ouvre le disque et le public répond immédiatement, on les entend, ces deux mille personnes, reconnaître les premières notes de Lucille et exploser d’enthousiasme. C’est le moment fondateur de l’album : la relation entre B.B. King et son audience n’est pas celle d’un artiste et de spectateurs passifs, c’est une conversation, un office, une célébration collective. Les gens chantent avec lui, répondent à ses phrases musicales, rient à ses plaisanteries entre les morceaux.

« Sweet Little Angel » est peut-être la démonstration la plus impressionnante du génie de B.B. King guitariste. Chaque note est choisie avec une économie stupéfiante, il ne joue jamais d’accords (sa main gauche est occupée à faire vibrer les cordes en vibrato), juste des notes simples, une à la fois, mais chaque note dit exactement ce qu’il faut dire. C’est du blues compressé à son essence pure. Eric Clapton a déclaré que cette chanson lui avait appris que moins est toujours plus.

« It’s My Own Fault » est une confession, le blues de l’homme qui reconnaît ses torts dans une relation brisée. King joue avec la temporalité du récit, ralentissant ici, accélérant là, laissant Lucille compléter ses phrases quand les mots ne suffisent plus. C’est du storytelling pur, une tradition qui remonte aux griots africains et qui passe directement, sans traduction, dans la salle du Regal.

« How Blue Can You Get » est l’autre sommet de l’album, une longue narration comique et déchirante à la fois, où King raconte les humiliations subies par un mari qui n’en fait jamais assez. « I gave you a brand new Ford / You said ‘I want a Cadillac' », le public hurle de rire parce que c’est vrai, parce que c’est leur vie, parce que King leur renvoie leur propre expérience magnifiée et sublimée.

« Lucille, c’est ma voix quand les mots me font défaut. Quand je ne peux plus parler, elle parle pour moi. Et parfois elle dit des choses que je ne savais pas que je voulais dire. »

B.B. King

Coulisses : Lucille, le public, et la magie de l’imperfection

B.B. King sur scène à Hambourg, 1971
B.B. King sur scène à Hambourg, 1971

L’enregistrement de Live at the Regal est un exercice de funambulisme technique. Le Regal Theater n’est pas équipé pour l’enregistrement professionnel, l’acoustique de la salle, conçue pour le spectacle et non pour la capture sonore, pose des problèmes que l’ingénieur du son doit résoudre en temps réel. Les micros captent inévitablement les bruits de foule, les cris, les applaudissements, les commentaires lancés depuis les premiers rangs. Ces « imperfections » deviennent les plus belles qualités du disque, elles créent cette impression d’être présent, d’assister soi-même à l’événement.

Lucille, le nom que King donne à sa guitare Gibson ES-355, a sa propre histoire, aussi légendaire que celle de son propriétaire. Le nom vient d’un incident en 1949 à Twist, en Arkansas : lors d’un concert dans un dancing, deux hommes se battirent pour une femme prénommée Lucille, renversant un brasero à kérosène. L’incendie qui suivit faillit tuer King, qui retourna dans les flammes récupérer sa guitare. Depuis, toutes ses guitares portent ce prénom, rappel constant de ne jamais risquer sa vie stupidement.

Le set du Regal dure environ quarante-cinq minutes par représentation. King ménage ses effets avec une science consommée, les tempos changent, les ambiances alternent, les anecdotes entre les morceaux maintiennent le contact avec le public. C’est un showman autant qu’un musicien, héritier d’une tradition de performer noir américain qui doit conquérir son public à chaque note parce que rien n’est jamais acquis.

Héritage : la bible du blues électrique

Il est presque impossible de surestimer l’influence de Live at the Regal sur l’histoire de la musique. Quand Eric Clapton l’entend pour la première fois, il est stupéfait, il raconte avoir dû arrêter d’écouter à mi-chemin parce que l’émotion était trop forte. Jimi Hendrix, qui avait joué dans les groupes de backing de diverses tournées soul avant de percer, cite King comme son influence principale. Carlos Santana dit avoir appris ce qu’était le son en écoutant cet album.

Mais l’influence de King dépasse le cercle des guitaristes. Sa façon de communiquer avec le public, de transformer un concert en conversation intime malgré la taille de la salle, a influencé des générations d’artistes live, de James Brown (qui était lui aussi un maître de la gestion de l’énergie collective) à Bruce Springsteen (dont les concerts-fleuves doivent quelque chose à cette capacité de King à maintenir une communion sur la durée).

L’album a également joué un rôle décisif dans la légitimation du blues comme forme artistique sérieuse. À une époque où la critique musicale blanche considérait encore le blues comme une musique « primitive » ou « populaire » au sens réducteur du terme, Live at the Regal impose une évidence : voilà un art complexe, subtil, exigeant, capable d’atteindre des sommets d’expressivité que peu de musiques peuvent revendiquer.

Soixante ans après cette nuit de novembre 1964, on remet le disque sur la platine et on est à nouveau dans la salle du Regal Theater. Le public crie, King joue, Lucille chante. C’est de l’éternité sous forme de vinyle, la preuve que certains moments, quand ils sont assez vrais et assez humains, ne vieillissent jamais.

La note des passionnés

4,0 /5

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