My Feeling for the Blues
par Freddie KING
Dans le panthéon des guitaristes blues, il y a une triade texane qui domine tout le reste : T-Bone Walker, qui a inventé le blues électrique moderne dans les années 40, Lightnin’ Hopkins, qui a préservé la tradition country blues rural jusqu’à la ville, et Freddie King, qui a relié ces deux traditions dans un style aussi puissant que personnel. « My Feeling for the Blues », album de 1969 sur le label Cotillion, capte Freddie King dans une période de grande productivité et de confiance artistique totale. C’est l’un des grands disques de blues électrique de la décennie.
Freddie King est né à Gilmer, Texas, en 1934. Il a appris à jouer de la guitare en écoutant les disques de T-Bone Walker et de Muddy Waters que son oncle et sa mère laissaient tourner dans la maison familiale. A quinze ans, il monte à Chicago avec sa famille et découvre le blues urbain électrique de la ville. Chess Records, Cobra Records, toutes ces scènes de clubs du South Side de Chicago : King les absorbe toutes et forge un style qui synthétise le Texas et Chicago dans quelque chose d’unique.
La technique de Freddie King est immédiatement reconnaissable : il joue avec le pouce et l’index, utilisant un médiator de banjo sur le pouce et la pulpe du doigt index comme pick secondaire, une technique qui lui permet un attack plus direct et plus percussif que la plupart de ses contemporains. Ses bends, ces inflexions de note caractéristiques du blues, ont une amplitude et une certitude qui leur donnent une force émotionnelle particulière. Chaque note de Freddie King semble venir de très loin et arriver très fort.
L’album « My Feeling for the Blues » s’inscrit dans une période où King travaille avec le producteur Henry Glover pour le label Atlantic/Cotillion. Glover comprend ce que King cherche : un son qui respecte ses racines mais l’ancre dans le present musical de 1969, avec ses cuivres funky, ses claviers Hammond et sa production moderne. Le résultat est un album qui sonne à la fois comme une leçon d’histoire du blues et comme un disque parfaitement contemporain.
King chante avec une voix de baryton profond qui porte naturellement le blues. Sa façon de phraser, directement héritée du blues texan, allonge certaines syllabes et en raccourcit d’autres de manière imprévisible, créant une tension rythmique qui complémente parfaitement son jeu de guitare. Chant et guitare forment chez lui un dialogue constant, l’un répondant à l’autre dans une conversation qui n’a jamais de gagnant.
Les reprises de standards blues qui jalonnent l’album montrent la maîtrise de King de la tradition dans laquelle il s’inscrit. Sa version de « Have You Ever Loved a Woman » révèle des profondeurs dans une chanson qu’on croyait connaître. Sa façon de traiter le matériau traditionnel est celle d’un interprète qui comprend l’histoire de ce qu’il joue et qui cherche à y ajouter sa propre voix sans en effacer les traces du passé.
Les compositions originales de King sont plus révélatrices encore de sa personnalité artistique. Il écrit des blues directs, sans prétention littéraire excessive mais avec une efficacité narrative redoutable. Ses textes parlent de la vie ordinaire, des relations amoureuses, de la solitude, du travail, de la fierté. Ce sont des documents humains plus que des exercices poétiques, et c’est précisément pour ça qu’ils touchent autant.
Eric Clapton, Peter Green et d’autres guitaristes britanniques ont tous reconnu leur dette envers Freddie King. Clapton reprendra « Have You Ever Loved a Woman » sur le « Layla » album de Derek and the Dominos. Green reprendra plusieurs compositions de King avec Fleetwood Mac. Cette influence sur la génération British Blues est l’une des plus importantes de l’histoire du genre, un exemple parfait du cycle d’influence transatlantique qui a caractérisé le rock des années 60.
Fun fact : Freddie King avait un surnom affectueux dans le circuit blues : « The Texas Cannonball ». Cette image du boulet de canon vient de sa façon de monter sur scène et de démarrer immédiatement à pleine puissance, sans préchauffage ni introduction. Il n’avait pas besoin de préparer son public, il le saisissait dès la première note et ne le lâchait plus. Les musiciens qui jouaient avec lui racontent qu’il était impossible de garder un rythme modéré quand King était sur scène : son énergie emportait tout.
L’enregistrement de Freddie King à Memphis et Nashville dans les années 60-70 constitue l’un des catalogues les plus importants du blues électrique américain. Sa façon de combiner l’attack direct du blues texan avec le swing et la profondeur du blues de Chicago lui permet de toucher des audiences très différentes sans jamais trahir ses racines. Les amateurs de blues pur l’apprécient pour son authenticité. Les fans de rock l’apprécient pour son énergie et sa virtuosité. Les musiciens de jazz l’écoutent pour son sens de la phrase et sa maîtrise des nuances. Freddie King est un pont entre les mondes.
Sa mort prématurée d’une crise cardiaque en 1976, à quarante-deux ans, prive le blues d’un de ses grands maîtres en pleine maturité artistique. On ne saura jamais jusqu’où il aurait pu aller dans l’exploration de son art. Mais ce qu’il a laissé, et « My Feeling for the Blues » en est l’un des exemples les plus convaincants, est suffisant pour assurer sa place dans les annales de la guitare blues mondiale. Chaque guitariste qui joue du blues aujourd’hui doit quelque chose à Freddie King, qu’il le sache ou non.
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