1974 Album

Somebody Loan Me a Dime

par Fenton ROBINSON

4,0
Sortie 1974
Genres blues · blues rock

Somebody Loan Me a Dime, Fenton ROBINSON (1974) : le blues des gens honnêtes

Il existe dans le blues de Chicago une tradition de musiciens exceptionnels qui n’ont jamais atteint la notoriété de Muddy Waters ou Howlin’ Wolf, non pas parce que leur talent était inférieur, mais parce que la constellation des circonstances ne s’est jamais alignée en leur faveur. Fenton Robinson appartient à cette catégorie. Ce guitariste et chanteur d’Arkansas, établi à Chicago au début des années soixante, produit sur Somebody Loan Me a Dime en 1974 chez Alligator Records l’un des albums de blues les plus accomplis de la décennie. Et il passe quasiment inaperçu.

Un guitariste en dehors des catégories

Le jeu de guitare de Fenton Robinson ne ressemble pas au blues de Chicago tel qu’on le définit habituellement. Il n’a pas la puissance brute d’un Buddy Guy ni l’agressivité d’un Albert Collins. Il y a dans son jeu quelque chose de plus délicat, de plus subtil, qui emprunte autant au jazz de Charlie Christian et de T-Bone Walker qu’au blues électrique de Chicago. Robinson est un guitariste qui pense en harmonies, qui construit ses solos comme un improvisateur de jazz plutôt que comme un bluesmen traditionnel.

Cette sophistication harmonique est à double tranchant commercialement. Elle rend sa musique moins immédiatement percutante pour un public habitué à une approche plus directe du blues. Mais elle lui confère une profondeur et une subtilité qui s’épanouissent à l’écoute répétée. C’est un album qui grandit avec l’auditeur.

La chanson titre : une histoire de dépouillement

« Somebody Loan Me a Dime » est une composition de Robinson lui-même (parfois attribuée à tort à Boz Scaggs, qui en a enregistré une version plus connue). La chanson parle d’un homme au bout du rouleau, qui a besoin d’emprunter même une pièce de dix cents pour téléphoner à quelqu’un. C’est une image de dépouillement total, d’humiliation tranquille, de dignité maintenue dans le dénuement.

Robinson la chante avec une classe désespérée qui est exactement ce que le blues à son meilleur peut accomplir : transformer la souffrance ordinaire en quelque chose de beau et de digne. Sa voix est grave, mesurée, avec une texture légèrement rugueuse qui évoque immédiatement les nuits d’hiver de Chicago et les bars de South Side.

La scène blues de Chicago en 1974

En 1974, la scène blues de Chicago est encore vivante et productive, même si le grand public américain l’a largement oubliée depuis l’explosion du rock psychédélique et du funk. Alligator Records, le label fondé par Bruce Iglauer en 1971, est le gardien principal de cette tradition. C’est Iglauer qui a signé Hound Dog Taylor, Albert Collins et Koko Taylor. Son label Somebody Loan Me a Dime avec Fenton Robinson est un exemple parfait de ce que sa démarche a produit : préserver et diffuser un art musical menacé de disparaître dans l’indifférence commerciale.

La production de l’album est minimaliste et efficace. Les arrangements restent proches du blues classique de Chicago – guitare électrique, basse, batterie, harmonica par endroits – sans chercher à moderniser le son de façon artificielle. L’authenticité est le maître-mot.

Un trésor à redécouvrir

Fenton Robinson a continué à enregistrer et à jouer jusqu’à la fin de sa vie. Il a maintenu une forme de notoriété dans les cercles spécialisés du blues, jouant dans les festivals et les clubs qui lui restaient fidèles. Mais il n’a jamais eu le succès commercial que son talent justifiait.

Somebody Loan Me a Dime est un de ces albums qui se découvrent par hasard, dans un bac de vinyles d’occasion, ou par la recommandation d’un ami qui a l’oreille fine. Et une fois découvert, il ne vous lâche plus. C’est la marque des disques qui ont une âme.

La note des passionnés

4,0 /5

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