Sortie 1959
Artiste Bo DIDDLEY

Le beat qui vient d’Afrique pour conquérir le monde

Juillet 1959. Pendant que Chuck Berry peaufine ses riffs à Chicago et que Ray Charles traverse les genres comme un fantôme traverserait les murs, un autre homme, un géant mal aimé, un prophète sans couronne, sort son deuxième album studio. Son nom de scène : Bo Diddley. Son vrai nom : Ellas Otha Bates McDaniel, né le 30 décembre 1928 à McComb, Mississippi, élevé dans les rues de Chicago’s South Side. Et ce disque, Go Bo Diddley, publié sur Checker Records, le sous-label de Chess, est peut-être l’album le plus influent de toute l’histoire du rock dont personne ne parle jamais assez.

Car il y a une injustice fondamentale dans la façon dont l’histoire de la musique populaire a traité Bo Diddley. On cite Chuck Berry comme le père du rock’n’roll, on honore Little Richard comme son prophète hystérique, on révère Elvis comme son visage blanc. Mais Bo Diddley ? On lui doit quelque chose d’encore plus fondamental : le rythme lui-même. Ce beat syncopé, cette pulsation primitive et irrésistible qu’on appelle depuis lors « le Bo Diddley beat », c’est l’ossature sur laquelle une bonne moitié du rock occidental a été construite.

Bo Diddley, portrait publicitaire 1957, avec sa guitare rectangulaire Gretsch
Bo Diddley en 1957 avec sa « Twang Machine », photo publicitaire Chess Records

Douze morceaux pour redéfinir le groove

Ce qui distingue Go Bo Diddley de son premier album éponyme, c’est la diversité. Pour la première fois, Bo enregistre des morceaux qui n’ont pas été prépubliés en single, c’est donc un vrai album, avec sa propre cohérence artistique, ses propres surprises. Les douze titres ont été enregistrés entre 1955 et 1958, mais leur assemblage crée quelque chose de nouveau.

Crackin’ Up ouvre les festivités avec ce riff en ciseaux, ce groove syncopé qui fait se lever les corps avant même que le cerveau comprenne ce qui se passe. C’est la magie du Bo Diddley beat : il contourne l’intellect et parle directement aux muscles. I’m Sorry montre un Bo vulnérable, presque tendre, avant que la guitare ne reprenne ses droits.

« Bo Diddley m’a appris que le rythme n’est pas ce qui accompagne la mélodie, le rythme EST la mélodie. Tout ce que j’ai fait après, c’est du Bo Diddley avec des variantes. »

Keith Richards, Rolling Stones

Say! Boss Man est une conversation entre Bo et son guitariste, une joute instrumentale qui anticipe le funk de vingt ans. The Great Grandfather construit une mythologie personnelle avec une confiance absolue. Et Bo’s Guitarinstrumental pur, est une démonstration que cette guitare rectangulaire et ses micros custom peuvent faire des choses que personne d’autre ne peut faire.

L’album se termine sur Hey Bo Diddley, rappel de son titre fondateur, comme pour dire : je suis parti de là, je suis toujours là, et je ne suis pas prêt de m’en aller.

La guitare rectangulaire et le beat venu d’ailleurs

Bo Diddley était un bricoleur de génie. Sa guitare, cette forme rectangulaire si reconnaissable, qu’il a construite lui-même dans son appartement de Chicago, n’était pas seulement un outil ; c’était une déclaration. Tout le monde jouait sur des Telecaster ou des Les Paul aux formes courbes et conventionnelles. Bo avait fabriqué sa propre machine à sons, unique et inimitable.

Et ce beat, ce fameux rythme « shave and a haircut, two bits » (cinq coups syncopés : boum boum-boum boum boum), Bo l’avait appris des vieux musiciens de church et des rythmes afro-cubains qui circulaient dans les clubs de Chicago dans les années 40 et 50. C’est de l’Afrique subsaharienne, filtré par les Caraïbes, transformé par Chicago, électrifié par Chess Records. Une généalogie de la diaspora compressée en un groove de trois secondes.

La guitare Twang Machine de Bo Diddley, Fred Gretsch ca. 1960, exposée au Metropolitan Museum of Art
La « Twang Machine » de Bo Diddley (Fred Gretsch, ca. 1960), exposition Play It Loud au Metropolitan Museum of Art, Eden, Janine and Jim / CC BY 2.0

Les Buddy Holly, les Rolling Stones, les Who, les New York Dolls, ils ont tous utilisé ce beat. U2 l’a utilisé sur Desire. George Michael l’a utilisé sur Faith. Chaque fois que vous entendez cette pulsation irrésistible dans une chanson pop, vous entendez Bo Diddley. Même s’il n’est jamais crédité.

La grande injustice et la vraie légende

Bo Diddley n’a jamais vraiment reçu la reconnaissance commerciale qu’il méritait de son vivant. Pendant que Chuck Berry figurait dans les charts et que Little Richard remplissait les salles, Bo restait un peu en retrait, trop bizarre peut-être, trop inclassable, trop fondamentalement africain pour une industrie musicale qui voulait des produits facilement vendables.

Et pourtant, Go Bo Diddley parle encore aujourd’hui avec une urgence intacte. Ces morceaux enregistrés dans les années 50 avec des moyens techniques rudimentaires possèdent une puissance physique que les studios numériques du XXIe siècle ont du mal à reproduire. Il y a quelque chose dans la façon dont la caisse claire claque, dont la guitare sature légèrement, dont la voix de Bo semble sortir des entrailles de la terre elle-même.

Bo Diddley est décédé en 2008, dans sa maison de Floride. Il avait 79 ans. On a pleuré brièvement, on a écrit quelques hommages, et puis on est passé à autre chose. Mais sa musique, cette musique primitive, syncopée, africaine-américaine, universelle, continue de pulsér dans les enceintes du monde entier. Et chaque fois qu’un guitariste quelque part joue ce rythme en cinq temps, l’âme de Bo Diddley s’illumine quelque part dans les étoiles, ricane doucement, et dit : « Vous voyez ? Je vous avais dit. »

La note des passionnés

4,0 /5

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Go Bo Diddley