1957 Album

Here’s Little Richard

par LITTLE RICHARD

4,0
Sortie 1957
Little Richard en 1957
Little Richard en 1957
Little Richard, carte Topps 1957
Little Richard, carte Topps 1957

La naissance d’un roi : quand un fils de pasteur décida de troubler les eaux

Il y a des instants dans l’histoire de la musique populaire où le destin bascule sur un accord. 1957. L’Amérique écoute Elvis secouer ses hanches à la télévision nationale, les teenagers hurlent, et le rhythm and blues gronde dans les quartiers noirs comme un orage qui cherche une sortie. C’est précisément dans ce contexte électrique, ce moment de bascule absolue où le gospel et le rock’n’roll se regardent en chiens de faïence, que Samuel Cook, fils de pasteur de Chicago, décide de trahir le bon Dieu pour séduire les pécheurs.

Le geste est immense. Depuis 1950, Sam Cooke est la voix des Soul Stirrers, le groupe de gospel le plus respecté des États-Unis. Il chante pour le Seigneur, et les filles se précipitent vers la scène comme si le Seigneur lui-même avait pris chair en ce jeune homme aux pommettes hautes et au sourire de magazine. Ses collègues de gospel le regardent avec suspicion : qu’est-ce que cette voix divine va bien pouvoir faire du monde du péché ?

La réponse, c’est Art Rupe, patron de Specialty Records, qui l’apprend à ses dépens. Rupe autorise son artiste à enregistrer en séculier, s’attendant à un petit cousin de Little Richard, quelque chose de sauvage, de primitif, de vendable. Il débarque en studio et entend Sam Cooke couvrir du Gershwin. La mâchoire se décroche. Rupe est furieux. Le divorce est inévitable. Bumps Blackwell, le producteur visionnaire, quitte Specialty avec les bandes de Cooke sous le bras, dont un certain « You Send Me » enregistré à Los Angeles en juin 1957, et signe chez Keen Records. La suite appartient à la légende.

« You Send Me » propulse Sam Cooke au sommet du Billboard Hot 100 en décembre 1957, éjectant Elvis Presley et son « Jailhouse Rock » du trône. Ventes estimées : un million et demi d’exemplaires. En quelques semaines, Sam Cooke est une star populaire. En 1958, Keen Records capitalise sur ce triomphe et sort le premier album éponyme de l’artiste. Sam Cooke. Treize titres. Un monde entier.

De Gershwin au gospel : treize chansons pour traverser un siècle

Ce premier album, mes amis, n’est pas ce à quoi on pourrait s’attendre d’un jeune loup du rhythm and blues de vingt-deux ans. C’est quelque chose de bien plus ambitieux, de bien plus étrange, de bien plus audacieux. Sam Cooke s’attaque au Grand Répertoire Américain avec l’aplomb d’un homme qui sait exactement ce qu’il vaut.

Bien sûr, l’album s’ouvre sur « You Send Me », comment ne pas faire ça ? Ce single d’ouverture est le sésame, le laissez-passer, la clef qui ouvre toutes les portes. Mais derrière ce triomphe commercial attendu se cache quelque chose de bien plus surprenant : Sam plonge dans les standards avec une dévotion qui ferait rougir les plus grands crooners blancs. « Ol’ Man River » de Jerome Kern et Oscar Hammerstein, ce fleuve musical qui avait été le territoire de Paul Robeson, et Dieu sait que Robeson était un monument, Sam Cooke s’en empare et le traverse à la nage avec une aisance déconcertante. « Summertime » de George Gershwin, peut-être la plus belle chanson jamais écrite, reçoit ici un traitement d’une tendresse presque insupportable.

Et puis il y a « Moonlight in Vermont », « Canadian Sunset », « Tammy », « That Lucky Old Sun », toute une cartographie de l’Amérique blanche et noire, du jazz et du folk, du classique et du populaire que Sam Cooke traverse sans frontières, sans hésitation, avec cette voix qui est à la fois une caresse et un tremblement de terre.

Car c’est bien de ça qu’il s’agit : cette voix. Il faudrait inventer un nouveau vocabulaire pour en parler. Elle est soyeuse et urgente à la fois. Elle monte dans les aigus avec une pureté angélique héritée des années gospel, puis redescend dans les graves avec une chaleur charnelle qui n’a rien de céleste. C’est le paradoxe vivant de Sam Cooke : il a quitté l’Église, mais il a emporté Dieu avec lui.

« Sam Cooke était capable de faire pleurer des gens qui ne comprenaient pas un mot d’anglais. Ce n’est pas de la musique, c’est de la magie. »

Selon la légende critique, formulation reprise à de multiples reprises dans la presse musicale américaine des années 1960

L’orchestre de Bumps Blackwell encadre tout ça avec un goût remarquable, ni trop présent, ni trop discret. Les arrangements sont élégants, presque classiques, parfois proches du jazz club chic. Red Callender à la contrebasse, Earl Palmer à la batterie, Cliff White à la guitare : une rythmique serrée qui laisse à la voix tout l’espace dont elle a besoin. C’est de la haute couture musicale pour une voix qui n’en avait pas besoin, mais qui le méritait.

Les coulisses d’une révolution tranquille : Bumps Blackwell et le pari du siècle

Bumps Blackwell. Voilà un nom que l’histoire a un peu oublié et qui mérite d’être crié. C’est lui qui a eu le flair de voir en Sam Cooke non pas un chanteur de rhythm and blues de plus, mais une voix capable de s’adresser à l’Amérique toute entière, blanche et noire, savante et populaire, jeune et vieille. C’est lui qui a tout mis en jeu en quittant Specialty Records avec les bandes sous le bras.

Les sessions d’enregistrement de cet album ont une saveur particulière. Art Rupe avait claqué la porte en entendant Sam interpréter du Gershwin, il voulait du Little Richard, pas du Bing Crosby noir. Mais Blackwell, lui, comprenait que la révolution se jouait précisément là : dans cette capacité unique de Sam Cooke à habiter aussi bien la tradition populaire blanche que les racines noires du gospel. Pour les sessions de 1957-1958, Blackwell engagea même une chorale blanche pour certains enregistrements, ce qui mit Rupe dans une rage folle et précipita leur séparation. Le scandale de l’époque. L’évidence de l’Histoire.

Keen Records, label modeste fondé à Los Angeles, se retrouve donc avec la pépite du siècle. L’album sort en 1958 et grimpe jusqu’à la 16e place du Billboard Top LPs, performance remarquable pour un artiste noir de l’époque, à un moment où les barrières raciales dans l’industrie du disque étaient encore des murs de béton armé.

Sam Cooke enregistre tout ça avec la même aisance naturelle qu’il a sur scène. Il n’est pas de ces artistes qui torturent chaque prise, qui recommencent vingt fois. Selon tous les témoignages de l’époque, la voix sortait parfaite du premier coup, ou presque. Un don. Une grâce. Un miracle de l’acoustique humaine.

Le roi est mort, vive le roi : une influence qui n’a jamais cessé de résonner

Décembre 1964. Sam Cooke est abattu dans un motel miteux de Los Angeles dans des circonstances qui n’ont jamais vraiment été élucidées. Il a trente-trois ans. L’âge du Christ. C’est une coïncidence qui aurait fait sourire ce fils de pasteur qui n’avait jamais vraiment quitté la maison du Père.

Derrière lui, il laisse une discographie qui continuera à façonner la musique populaire pendant des décennies. Mais cet album de 1958, ce premier disque, cette déclaration d’intention, est le point de départ de tout. C’est là que la voix la plus belle de l’Amérique noire a dit au monde : je suis là, j’existe, et je ne joue pas dans la division des autres.

La liste des artistes que Sam Cooke a directement influencés donne le vertige. Otis Redding l’a étudié comme un texte sacré. Marvin Gaye lui a volé la fluidité. Stevie Wonder lui doit ses ornements vocaux. Rod Stewart, Mick Jagger, Paul McCartney, tous ont avoué avoir été foudroyés par cette voix. Al Green est littéralement sa réincarnation christique en Technicolor. Et si vous voulez entendre ce que Sam Cooke a mis dans l’eau du puits américain, écoutez Usher aujourd’hui, la filiation est directe, évidente, ininterrompue.

Avec Ray Charles, son grand rival, son grand frère spirituel, son double inversé, Sam Cooke a inventé le soul music tel que le monde entier l’a adopté. Ray représentait l’âme brute, torturée, suante. Sam représentait l’âme lisse, parfaite, céleste. Deux faces d’une même médaille. Deux façons de pleurer en chantant.

Mais ce que cet album de 1958 dit au-delà de tout, c’est quelque chose que l’Amérique de l’époque n’était pas encore prête à entendre clairement : qu’un homme noir pouvait s’approprier le Grand Répertoire Américain avec autant de légitimité et de classe que n’importe qui. Que « Summertime » de Gershwin n’appartenait à personne en particulier et à tout le monde en général. Que « Ol’ Man River » pouvait être chanté par une voix noire sans être une protestation, juste une perfection.

Sam Cooke avait vingt-deux ans et il portait déjà l’histoire du XXe siècle dans sa gorge. Sam Cooke, premier album, 1958, Keen Records : le big bang d’une étoile qui n’a jamais vraiment cessé de briller.

La note des passionnés

4,0 /5

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