1957 Album

Singin To My Baby

par Eddie COCHRAN

4,0
Sortie 1957
Genres rock-n-roll

Norfolk, 1957 : quand un marin manchot mit le feu à l’Amérique

Il y a des disques qui ne se contentent pas de jouer de la musique, ils vous saisissent par le col, vous plaquent contre le mur et vous soufflent au visage l’haleine brûlante du rock’n’roll dans toute sa gloire primitive. Gene Vincent and His Blue Caps, paru en 1957 sur Capitol Records sous la référence T-811, est de ceux-là. C’est le deuxième album d’un garçon de Norfolk, Virginie, qui s’appelait en vrai Vincent Eugene Craddock, qui avait servi dans la Navy en Corée, et qui se promenait avec une jambe gauche brisée maintenue par une attelle d’acier depuis un accident de voiture le 4 juillet 1955. Ce mec-là, ce rescapé, ce damné avec sa béquille et ses cheveux gominés, allait devenir l’un des monuments du rock et du rockabilly. Et cet album-là en est la preuve irréfutable.

Nous sommes en 1956-1957. Elvis a déjà fait trembler le pays avec « Heartbreak Hotel ». Carl Perkins a pondu « Blue Suede Shoes ». Eddie Cochran commence à chauffer les amplis. C’est la Guerre froide et l’Amérique est à la fois terrifiée et exaltée. Capitol Records cherche sa réponse au Roi du Rock, et ils la trouvent à Norfolk avec ce jeune homme dont la voix, ce hoquet staccato, ces inflexions brûlantes, ces susurrements qui explosent en cris, faisait dire à certains radio DJs que c’était peut-être Elvis lui-même qui chantait sous un pseudonyme. La légende raconte même qu’Elvis Presley, entendant « Be-Bop-A-Lula » à la radio, crut un instant entendre sa propre voix. Le producteur Ken Nelson savait très bien ce qu’il avait entre les mains : un animal de scène unique, entouré d’un groupe qui allait se révéler parmi les meilleurs de toute l’ère rockabilly.

Eddie Cochran, photo promotionnelle 1958
Eddie Cochran en 1958, au coeur de la révolution rock’n’roll

Le line-up de cet album est proprement hallucinant si l’on sait lire entre les lignes. Cliff Gallupguitariste génial, pudique, qui détestait les tournées et préférait rentrer chez lui retrouver sa femme, avait quitté les Blue Caps à la fin de 1956. Mais Ken Nelson l’a convaincu de revenir pour les sessions d’octobre 1956 à Nashville, au Music City Recording Studio, 804 16th Avenue South. Ces sessions allaient accoucher de cet album. Gallup aux côtés de Paul Peek à la guitare rythmique, Jack Neal à la basse et Dick Harrell à la batterie : voilà le quatuor qui soutient la voix lacérante de Gene Vincent. Un groupe dans la pleine fleur de son génie, enregistrant des chansons qui sentaient encore la peinture fraîche de la rébellion américaine.

Douze cartouches de pur rockabilly : les morceaux qui définissent une époque

Douze titres. Douze uppercuts. L’album s’ouvre avec « Red Bluejeans and a Pony Tail », et d’emblée vous comprenez que vous n’êtes pas là pour vous reposer. C’est du rockabilly au sens le plus électrique du terme : la guitare de Gallup crépite comme un câble sous haute tension, la basse pulse comme un coeur qui s’emballe, et Vincent chante avec cette urgence fiévreuse qui lui appartient en propre.

« Cat Man » est probablement le moment le plus sauvage de l’album. Il y a là une énergie à l’état brut, quelque chose de carnassier dans la manière dont Gene Vincent habite ce personnage du chat en maraude, une métaphore transparente pour le jeune voyou américain qui tourne dans les rues en cherchant les filles et les ennuis. « Pink Thunderbird » et « Cruisin' » filent dans le même esprit : des hymnes à la liberté sur quatre roues, à cette Amérique de la jeunesse qui venait d’inventer le drive-in, le milk-shake et l’envie irrépressible de foutre le camp en voiture vers l’horizon.

« Double Talkin’ Baby » est une merveille de rythmique syncopée, une de ces chansons où Cliff Gallup déploie ce picking fulgurant qui fera dire à Jeff Beck et Eric Clapton, des décennies plus tard, qu’ils n’ont jamais entendu quelqu’un jouer comme ça. « Blues Stay Away From Me » montre l’autre face de Gene Vincent, celle du crooner blessé, mélancolique, presque fragile sous les oripeaux du rebelle. Et puis il y a « Unchained Melody », oui, cette ballade que vous connaissez par les versions ultérieures, ici transformée en quelque chose de presque douloureux par un Vincent qui semble chanter depuis le fond de sa propre blessure.

« I Sure Miss You » et « Pretty, Pretty Baby » complètent ce tableau d’une jeunesse américaine entre tendresse et rébellion, amour naissant et envie d’en découdre. L’album est une séquence parfaitement équilibrée entre les brûlots électriques et les moments de douce vulnérabilité, et c’est précisément cette dualité qui fait de Gene Vincent un artiste à part dans le panthéon rockabilly.

« Gene Vincent avait quelque chose qu’Elvis n’avait pas : la douleur physique inscrite dans chaque note. Il chantait avec une jambe en acier et un coeur qui saignait. C’est pour ça qu’on le croit, même aujourd’hui. », selon la légende des critiques rock

Music City Recording Studio, Nashville : Cliff Gallup et la dernière session d’un génie

Ce que peu de gens savent, et c’est là que l’histoire devient franchement épique, c’est que les sessions d’octobre 1956 qui ont produit cet album représentent le chant du cygne de Cliff Gallup avec les Blue Caps. L’homme ne voulait plus tourner. Il était marié, il aimait sa vie tranquille, et les routes sans fin des tournées de rock’n’roll ne l’attiraient plus. Ken Nelson a dû user de tout son talent de persuasion pour le faire revenir une dernière fois dans le studio de Nashville.

Ce que Gallup a déposé sur ces bandes magnétiques ce jour-là est tout simplement renversant. Son jeu est à la croisée du country picking, du blues électrique et d’une invention harmonique qui n’appartient qu’à lui. Les lignes de guitare qu’il trace sur « Cat Man » ou « Double Talkin’ Baby » ne ressemblent à rien d’autre dans le rock’n’roll de l’époque. Il anticipe des choses que Chuck Berry lui-même n’a pas encore imaginées. Des années plus tard, Jeff Beck, le Jeff Beck, celui de « Blow by Blow », celui que les guitaristes considèrent comme un dieu, enregistrera un album entier de reprises des Blue Caps (Crazy Legs, 1993) pour rendre hommage à Gallup. Jimmy Page et Eric Clapton ont tous les deux déclaré publiquement que Gallup était l’une de leurs influences majeures. Pas mal pour un gars qui a quitté le rock’n’roll pour vivre tranquille.

Le producteur Ken Nelson, lui, gérait tout ça avec une efficacité redoutable. Il connaissait le son qu’il voulait : pas trop poli, pas trop brut. Il fallait capturer cette énergie électrique sans l’étouffer dans la technique. Le Music City Recording Studio de Nashville était à l’époque un endroit où les miracles sonores se produisaient régulièrement, c’est là que beaucoup des grandes sessions country et rockabilly de l’époque ont été gravées. L’acoustique particulière de ces salles, les microphones de l’époque, la chaleur des lampes des amplificateurs : tout contribuait à ce son que vous entendez encore aujourd’hui avec une clarté et une puissance remarquables.

Gene Vincent lui-même apportait quelque chose d’unique en studio : cette tension permanente entre le chanteur romantique et le rebelle électrique. Son vrai patronyme, Craddock, évoque quelque chose d’ordinaire, de banal. Gene Vincent, en revanche, c’est un nom de destin, un nom de film noir. Et il habitait ce nom complètement, jusqu’à la manière dont il se tenait sur scène, la jambe blessée repliée derrière lui, l’attelle d’acier dissimulée sous le jean noir, penché vers le micro comme s’il allait lui manger le visage.

L’ombre tutélaire : ce que Gene Vincent a transmis à la rock’n’roll nation

Quand cet album sort en 1957, il ne change peut-être pas la face du monde immédiatement. « Be-Bop-A-Lula » a déjà positionné Gene Vincent comme une star, Capitol sortira six albums de Vincent et des Blue Caps entre 1957 et 1960, tous devenus des pièces de collection parmi les plus recherchées et les plus chères de toute l’histoire du rock. Mais c’est dans les années qui suivront que l’on mesurera vraiment l’ampleur de l’influence de cet album.

En Grande-Bretagne, des gamins comme John Lennon, Paul McCartney et George Harrison écoutent ces disques avec une fascination dévote. Quand les Beatles jouent à Hambourg dans les clubs enfumés du Reeperbahn, ils portent les vestes de cuir noir, exactement le look de Gene Vincent. Ils reprennent des titres de Vincent en concert. Ce sont ces influences qui forgent le son des early Beatles, avant Beatlemania, avant la conquête de l’Amérique. Sans Gene Vincent, sans cet album de 1957, l’histoire du rock britannique, et donc de toute la musique populaire des soixante dernières années, serait différente.

Les Rolling Stones également, Chuck Berry et Gene Vincent dans leur ADN fondateur. La posture de rébellion rock, le cuir noir, le mépris aristocratique pour les conventions bourgeoises : Gene Vincent l’a inventé avant tout le monde. Il est le prototype du rocker maudit, de l’artiste consumé par ses propres flammes, il mourra à 36 ans en 1971, victime des tournées épuisantes, de la douleur chronique de sa jambe, de l’alcool et des médicaments. Une vie brûlée sur l’autel du rock’n’roll.

Quant à Cliff Gallup, son génie guitaristique continue de rayonner. Il est l’un de ces artistes qui ont tout donné en quelques mois, 35 chansons enregistrées avec Vincent en 1956, et puis il est rentré chez lui, tranquillement, laissant derrière lui un héritage qui allait influencer des générations entières de guitaristes. Jeff Beck a résumé la chose avec une élégance désarmante : selon lui, Gallup était tout simplement « le guitariste de rock le plus inventif de l’époque« . Point final.

En 1993, Jeff Beck a sorti Crazy Legs, un album entier consacré aux chansons de Gene Vincent et des Blue Caps, explicitement dédié à la mémoire de Cliff Gallup. C’est la plus belle lettre d’amour qu’un guitariste puisse écrire à un autre. Et quelque part, dans cette transmission de génie à génie, on entend encore les guitares crépiter dans le studio de Nashville, en octobre 1956, sur les bandes qui allaient devenir Gene Vincent and His Blue Caps.

Eddie Cochran, photo promotionnelle 1959
Eddie Cochran en 1959, l’une des grandes figures du rockabilly americain

Ce disque, c’est la préhistoire de tout ce que vous aimez dans le rock. Achetez-le, écoutez-le fort, et inclinez-vous.

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