Gene Vincent and His Blue Caps
par Gene VINCENT
Le Diable de La Nouvelle-Orléans débarque au Sahara : naissance d’un monstre sacré
Il y a des albums qui ne tombent pas du ciel, ils surgissent d’un volcan. En 1956, quand Louis Prima entre dans le studio Capitol de Los Angeles pour enregistrer The Wildest!, il ne fait pas un disque. Il capture un séisme. Un homme de quarante-quatre ans, né dans le quartier de Tremé à La Nouvelle-Orléans, fils d’immigrants siciliens, trompettiste de jazz depuis les années 1930, qui avait tout connu, la gloire, l’oubli, les clubs miteux de Manhattan, et qui, par une grâce insensée, était en train de se réinventer en roi de Las Vegas.
Remontons un peu. En 1954, Prima débarque au Sahara Hotel avec sa femme et chanteuse Keely Smith, une petite Vietnamo-Irlandaise à la beauté froide et au sens comique dévastateur, plus le saxophoniste Sam Butera, un jeune Louisianais qui jouait le ténor comme d’autres font la guerre. Les Witnesses, son groupe, complétaient le tableau. La direction du Sahara n’attendait pas grand chose. Vegas attendait encore moins. Ce qui se passa dans ce lounge fut quelque chose d’impossible à décrire avec des mots ordinaires : la salle devint folle. Chaque soir. Sans exception. Prima tournait, hurlait, jouait de la trompette en faisant le clown, Keely Smith l’ignorait royalement d’un regard glacé qui faisait hurler de rire, Butera soufflait dans son saxo comme si sa vie en dépendait. Capitol Records, qui avait des oreilles, signa le contrat presque aussitôt.
L’idée de The Wildest! était simple et géniale : capter ce qui se passait à « trois heures du matin au Sahara », selon les mots de Prima lui-même. Capitol Records tenta l’impossible, transmettre la fièvre du live sur disque. Les sessions principales eurent lieu le 19 avril 1956, complétées par quatre titres supplémentaires le 13 septembre. L’album parut en novembre 1956, et fut catalogué 1957 sur certaines éditions. Peu importe la date : The Wildest! était une bombe à retardement.
« Just a Gigolo », « Jump Jive an’ Wail » : anatomie d’un chef-d’oeuvre sauvage
Mettez le disque. Les premières notes de « Just a Gigolo / I Ain’t Got Nobody » vous cueillent au col et vous balancent contre le mur. Ce medley, Prima avait le génie d’assembler les morceaux comme des bombes à fragmentation, est une déclaration de guerre. La trompette de Louis Prime rugit, le saxo de Sam Butera crache des flammes, et la voix du bonhomme oscille entre le crooner et le hurlement carnavalesque. Ce n’est plus du jazz. Ce n’est pas encore du rock. C’est quelque chose d’antérieur, de primitif, de napolitain-louisianais-américain qui ne ressemble à rien d’autre sur cette planète.
Et puis vient « Jump, Jive an’ Wail ». Trois minutes et quarante-quatre secondes de pur bonheur frénétique. Le titre est de Prima lui-même, écrit en 1956, et il est impossible d’en écouter les premières mesures sans que les pieds commencent à se comporter de manière incontrôlée. Brian Setzer le refit en 1998 pour le Brian Setzer Orchestra, déclencha un revival swing mondial, et une génération de quadragénaires aujourd’hui peut remercier Louis Prima pour ses nuits de swing au lycée.
L’album recèle aussi « Buona Sera », cette déclaration d’amour à l’Italie que Prima portait dans le sang, « Oh Marie », autre perle italo-americaine, « Basin Street Blues », Prima qui revient à ses origines de jazzman, et « That Old Black Magic », où le duo Prima-Smith atteint un sommet de comédie conjugale. Car c’est ça aussi, The Wildest! : un vaudeville musical, un théâtre du couple où Prima le bouffon incendiaire et Smith l’impassible beauté jouent une pièce que eux seuls connaissaient.
« Louis Prima jouait à trois heures du matin au Sahara ce que personne d’autre ne pouvait jouer à midi dans les meilleures salles de New York. »
Le livre légendaire 1001 Albums You Must Hear Before You Die a inclus The Wildest! dans sa liste canonique. On comprend pourquoi : c’est l’un des rares albums où la joie est une forme d’art total.
Trois heures du matin au Sahara : les coulisses d’un enregistrement impossible
Capitol Records avait un problème de taille. Louis Prima en studio, c’était comme mettre un orage en bouteille. Le producteur voulait capturer quelque chose d’essentiellement vivant, essentiellement nocturne, essentiellement fou. Les sessions furent menées dans cet esprit : pas de prises académiques, pas de perfectionnisme clinique à la manière de certains jazzmen de l’époque. On allumait les micros et on laissait Prima être Prima.
Sam Butera mérite ici une mention spéciale. Le jeune saxophoniste de La Nouvelle-Orléans était l’alter ego musical parfait de Prima, là où Louis chantait, clownait, trompettait en maître de cérémonie cosmique, Butera ancrait le tout dans un groove de ténor d’une puissance brute. Les Witnesses, batteur, bassiste, pianiste, guitare, tenaient la machine comme des ingénieurs de locomotive qui savent que le train va trop vite mais refusent de lever le pied.
L’anecdote la plus savoureuse de ces sessions : Capitol voulait que Prima tempère un peu son exubérance pour correspondre aux standards radiophoniques de l’époque. Prima, selon la légende, hocha la tête poliment et continua exactement comme avant. Le résultat donna raison à Prima. La radio passa les titres quand même, impossible de résister à « Jump, Jive an’ Wail ».
Il faut aussi parler du couple Prima-Smith comme unité de création. Keely Smith, née Dorothy Jacqueline Losso en 1928 à Norfolk en Virginie, était l’antithèse parfaite de Louis : voix claire, posture irréprochable, visage de marbre face aux pitreries de son mari. Sur scène comme sur disque, leur dynamique était irrésistible, le chaos incarné contre l’ordre imperturbable. Ils étaient mariés depuis 1953 et leur tension créative était électrisée par quelque chose de réel, de charnel, d’imprévisible. The Wildest! en est la meilleure preuve sonore.
L’héritage du plus sauvage : quand Elvis apprenait à bouger ses hanches

Voici le fait qui devrait clouer le bec à ceux qui n’ont pas encore écouté The Wildest! : Elvis Presley lui-même aurait attribué une partie de ses célèbres déhanchements à l’influence de Louis Prima. L’information circule, vérifiée par plusieurs sources musicologiques sérieuses. Elvis, enfant de Memphis, fils du gospel et du blues du Delta, avait aussi regardé Prima se tortiller sur scène et compris quelque chose d’essentiel : le corps est un instrument, la scène est un ring, et le public doit en ressortir épuisé.
Plus largement, The Wildest! est un chainon manquant de l’histoire du rock’n’roll. Les musicologues parlent volontiers de « jump blues », ce style que Louis Jordan avait inventé dans les années 1940, cette musique noire américaine qui accélérait le jazz, l’érotisait, le démocratisait pour les dancefloors. Prima, héritier de Jordan et fils de la tradition nouvelle-orléanaise, porta cette flamme dans les années 1950 et la transmit, consciemment ou non, à la grande révolution qui allait changer le monde.
L’influence de The Wildest! ne s’arrêta pas aux années 1950. En 1998, le revival swing qui balaya les États-Unis doit au moins la moitié de son énergie à cet album fondateur. Le chef de file de ce mouvement, Brian Setzer, ancien des Stray Cats, n’avait jamais caché sa dette envers Prima. Sa version de « Jump, Jive an’ Wail » fut un triomphe commercial mondial, et ramena des millions d’oreilles nouvelles vers l’original.
Et puis il y a Le Livre de la Jungle. En 1967, Walt Disney choisit Louis Prima pour doubler le personnage de King Louie, l’orang-outan swing qui voulait devenir humain et chantait « I Wanna Be Like You ». Ce choix de casting n’était pas anodin : Disney savait que Prima était King Louie, ce marginal flamboyant, mi-bête mi-génie, qui faisait danser tout ce qui l’approchait. La voix de Prima dans ce film a introduit sa musique à des générations d’enfants qui ne connaîtraient jamais le Sahara Hotel.
Aujourd’hui, The Wildest! sonne toujours aussi neuf, aussi ravageur, aussi libérateur. Dans un monde où la musique pop s’est souvent aseptisée, où l’artifice numérique remplace la sueur humaine, cet album de 1956-1957 est un rappel fracassant de ce que la musique peut être quand elle est jouée par des gens qui mettent leur vie entière dans chaque mesure. Louis Prima était le plus sauvage. Et il le resta.
Plus de Gene VINCENT
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

