1960 Album

Rockin’ with Wanda!

par Wanda JACKSON

4,0
Sortie 1960

Attendez une seconde. Fermez les yeux. Imaginez 1960. L’Amérique est encore coincée dans son corset d’hypocrisie puritaine, le rock’n’roll fait frémir les pasteurs de l’Arkansas, et une jeune femme de vingt-deux ans d’Oklahoma City monte sur scène dans une robe moulante avec des bottes de cow-girl, les cheveux relevés en une tour de laque blonde, et elle chante avec une voix qui tient simultanément du rugissement de lion, du roucoulement de pigeon et de la foudre en plein ciel d’été. Cette femme, c’est Wanda Jackson. Et cet album, Rockin’ with Wanda!, est la preuve irréfutable qu’elle est la Reine du Rockabilly, titre que personne ne lui a jamais sérieusement contesté.

Wanda Jackson en 1956, portrait promotionnel
Wanda Jackson en 1956

Genèse, Capitol Records et le paradoxe de la rebelle institutionnelle

L’histoire de Rockin’ with Wanda! est celle d’un paradoxe délicieux. Wanda Jackson est sous contrat chez Capitol Records depuis 1956, le même label que Frank Sinatra, Nat King Cole, Dean Martin. Les pontes de Capitol lui veulent une carrière de chanteuse de country sage et bien peignée. Wanda a d’autres idées.

Née en 1937 à Maud, Oklahoma, fille d’un musicien amateur qui lui a mis une guitare dans les mains à l’âge de six ans, Wanda Jackson a croisé Elvis Presley en 1955 lors d’une tournée. Ce fut une révélation, musicale, peut-être aussi personnelle, les deux jeunes gens ayant brièvement flirté avant que les managers ne les séparent. Elvis lui a dit quelque chose qui a changé sa vie : « Wanda, tu devrais chanter du rock’n’roll. Tu en as l’âme. »

Rockin’ with Wanda! n’est pas un album de nouvelles chansons, c’est une compilation de singles enregistrés entre 1956 et 1958, rassemblés pour la première fois sur un LP. Le timing est parfait : en 1960, un DJ de l’Iowa redécouvre « Let’s Have a Party » (face B d’un single de 1958), commence à la passer en rotation, et Capitol reçoit un déluge de demandes. L’album sort dans ce contexte d’explosion soudaine et inattendue.

Les morceaux phares, quand une femme fait trembler le rock’n’roll

Commençons par Let’s Have a Partyparce que si vous n’êtes pas encore debout à la troisième mesure, vérifiez votre pouls. Initialement chanson d’Elvis dans le film Loving You (1957), Wanda Jackson l’a prise, l’a déchirée en morceaux et l’a reconstruite à son image : plus sauvage, plus urgente, avec une énergie qui fait passer la version originale pour un exercice de réchauffement. Sa voix sur ce titre est une force de la nature, elle gronde dans les graves, elle explose dans les aigus, elle ricane et elle menace et elle invite, tout à la fois.

Mean Mean Man est une autre bombe. Enregistrée à Town Hall Party en Californie, elle montre Wanda Jackson dans toute sa complexité : elle chante un homme dangereux avec une jouissance à peine masquée. Il y a quelque chose de profondément subversif là-dedans, en 1960, les femmes sont censées chanter l’amour romantique et doux, pas clamer leur attirance pour les bad boys. Wanda s’en fiche éperdument.

Fujiyama Mamachanson originellement enregistrée par Annisteen Allen, devient dans la bouche de Wanda un monument de rockabilly débridé. La bombe nucléaire comme métaphore de la puissance féminine : « I’ve been to Nagasaki, Hiroshima too / The things I did to those places, baby, I’ll do to you. » En 1957, le Japon l’interdit à la radio. Au Japon. Elle est adorée là-bas aujourd’hui.

« Avant Janis Joplin, avant Tina Turner, avant toutes ces femmes qu’on appellerait plus tard « rock stars », il y avait Wanda Jackson, et elle rugissait dans un désert qui ne savait pas encore qu’il avait soif. »

Coulisses et enregistrement, Capitol, la country et le rockabilly en guerre

Les sessions d’enregistrement de Wanda Jackson chez Capitol sont une saga en soi. Les producteurs du label ne savaient pas quoi faire d’elle. D’un côté, ils lui demandaient de la country, sage, commerciale, radiophonique. De l’autre, quand ils l’entendaient lancer un « Yeeeow! » de rockabilly pur dans la console, ils ne pouvaient que constater que c’était ça, la vérité de cette femme.

Capitol Studios à Hollywood était en 1956-1958 un endroit fascinant, le même immeuble circulaire où Frank Sinatra venait enregistrer ses albums Nelson Riddle, où les techniciens expérimentaient avec l’écho et la stéréo. Wanda Jackson enregistrait ses rockabilly sauvages dans ces studios aux parois en travertin, avec des musiciens de session qui venaient de la country de Nashville mais qui comprenaient instinctivement le swing électrique du rockabilly.

Son guitariste de prédilection sur plusieurs sessions, Buck Owens, oui, le futur roi de Bakersfield, apportait une précision technique à des arrangements qui auraient pu virer au chaos. Ce soin du détail, cette rigueur sous l’apparence de la rage brute, est l’une des raisons pour lesquelles ces enregistrements tiennent si bien la route soixante-cinq ans après.

Wanda Jackson en 1958, photo promotionnelle
Wanda Jackson en 1958

Héritage et impact, la mère de tous les rocks féminins

AllMusic lui a attribué quatre étoiles et demie, qualifiant l’album de « meilleure collection de rockabilly de Wanda Jackson » et « l’un des meilleurs candidats au titre de meilleur album de rock’n’roll féminin des années 1950 ». Ce n’est pas de la flagornerie, c’est de la géographie musicale précise.

Wanda Jackson a ouvert une porte que beaucoup croyaient fermée à double tour : celle d’une femme qui assume sa puissance, son désir, sa férocité dans la musique populaire. Avant elle, les femmes chantaient l’amour romantique ou la douleur des séparations. Elle, elle chantait le désir brûlant, la fête sauvage, la colère et l’appétit de vivre. C’est révolutionnaire. C’est courageux. C’est Rockin’ with Wanda!

Jack White, qui a produit son album The Party Ain’t Over en 2011 alors qu’elle avait soixante-quatorze ans, dit d’elle qu’elle est « la chanteuse la plus importante de toute l’histoire du rock’n’roll ». Quand Jack White le dit, on écoute. Mais la vérité, c’est que ce disque de 1960 l’avait dit avant lui, et bien plus fort.

La note des passionnés

4,0 /5

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