1957 Album

The Chirping Crickets

par Buddy HOLLY

4,0
Sortie 1957

La Nouvelle-Orléans contre-attaque : quand Fats Domino faisait trembler l’Amérique

On est en 1956. Elvis Presley venait de faire scandale à la télé en remuant du bassin sur The Ed Sullivan Show, Little Richard hurlait Tutti Frutti comme si sa vie en dépendait, et Chuck Berry racontait Johnny B. Goode au monde entier. La révolution rock’n’roll était en marche, bruyante, effroyablement excitante, terriblement blanche dans les salles de spectacle. Et au milieu de ce grand chambardement planétaire, un homme discret, rond comme une bonbonnière, les doigts en or sur le piano, avançait tranquillement : Antoine « Fats » Domino, natif du Lower Ninth Ward de La Nouvelle-Orléans, déjà assis sur un trône que beaucoup n’osaient même pas regarder.

Car voilà ce qu’on oublie trop souvent : en 1957, Fats Domino était le deuxième artiste le plus vendu d’Amérique, juste derrière Elvis. Pas troisième, pas quatrième, deuxième. Et son album This Is Fats Domino!, pressé sur le label Imperial Records (catalogue LP-9028) et sorti en décembre 1956 dans les bacs américains, était exactement ce que son titre proclamait avec un aplomb parfait : voilà ce qu’est Fats Domino. Pas de faux-semblants, pas de marketing. Juste la réalité d’un génie en pleine lumière.

Derrière lui, deux hommes essentiels. Le premier : Lew Chudd, patron d’Imperial Records, qui avait eu le flair de signer Fats dès 1949. Le second, encore plus crucial : Dave Bartholomew, chef d’orchestre, producteur, arrangeur et co-auteur de génie, l’homme qui donnait sa colonne vertébrale de cuivre et de basse à la musique de Fats. Et dans les studios de Cosimo Matassa, dans cette arrière-boutique magique de la rue North Rampart à La Nouvelle-Orléans, le son du rock’n’roll naissait, titre après titre, session après session.

« Blueberry Hill », « Blue Monday » : deux colosses pour une époque

Ouvrez cet album. Posez l’aiguille sur le vinyle. Écoutez. Dès les premières notes de « Blueberry Hill », quelque chose d’extraordinaire se produit dans la pièce : la gravité change légèrement. Cette voix, chaude comme un verre de bourbon un soir de janvier, roulante comme le Mississippi après les pluies, vous prend par l’épaule et vous dit : asseyez-vous, on va passer un bon moment.

« Blueberry Hill » n’était pas une chanson nouvelle. Elle datait de 1940, signée par Vincent Rose, Al Lewis et Larry Stock, et elle avait déjà été enregistrée par Glenn Miller, Gene Autry, Louis Armstrong… Fats lui-même connaissait la version de Louis avant de l’enregistrer. Mais quand il entre en studio à Hollywood en juin 1956, qu’il pose ses grosses mains sur le clavier et que sa voix part dans ce roulement de baryton si particulier, quelque chose de définitif se produit : la chanson cesse d’appartenir à quiconque d’autre. Onze semaines consécutives au sommet du hit-parade R&B. Plus de cinq millions d’exemplaires écoulés dans le monde. La chanson entrait au Panthéon.

« Je connaissais la chanson grâce à Louis Armstrong. Quand j’ai manqué de matière en studio, je me suis souvenu d’elle. On l’a enregistrée et voilà. »

Fats Domino, selon la légende des sessions d’Imperial Records

L’autre pilier de l’album, c’est « Blue Monday ». Co-écrite par Dave Bartholomew, qui l’avait d’abord donnée à Smiley Lewis en 1953, cette ode au lundi matin pèse des tonnes de blues joyeux. Numéro 1 au classement R&B, numéro 5 sur le Billboard Top 40 pop, la chanson fit ses premières apparitions dans le classement national le 5 janvier 1957. On raconte que Bartholomew l’écrivit après une tempête de neige dans le Missouri, lors d’une tournée. Le cafard d’une chambre d’hôtel un dimanche soir, sublimé en chef-d’oeuvre trois minutes : voilà exactement ce que fait le grand art.

Autour de ces deux monuments, l’album déroule un tapis de velours rythmique. « Honey Chile », « Troubles of My Own », « You Done Me Wrong », « Poor Poor Me », « Trust in Me », autant de morceaux où Fats prouve qu’il n’a pas besoin d’agiter les bras pour vous faire danser. Il lui suffit d’un accord de piano, de ce shuffle caractéristique de La Nouvelle-Orléans, de cette façon unique de placer les syllabes légèrement en retard sur le temps, comme s’il avait tout son temps, comme si l’urgence était une chose pour les autres.

Dans les entrailles de Cosimo : le secret du son Domino

Pour comprendre pourquoi cet album sonne comme il sonne, il faut fermer les yeux et s’imaginer dans les studios de Cosimo Matassa. La chaleur de La Nouvelle-Orléans. Les musiciens de session entassés dans un espace qui tenait plus du placard que de la grande salle d’enregistrement. Matassa venait tout juste de déménager vers un espace plus grand en 1956, une chance, parce que la musique de Fats avait elle aussi pris de l’ampleur.

L’équipe de studio c’est du beau monde : les meilleurs musiciens de La Nouvelle-Orléans, ceux qu’on ne présentait plus dans le Crescent City mais que personne ne connaissait encore sur la côte Est. La section de cuivres de Bartholomew, précise, percutante, jamais ostentatoire. Le jeu de basse en walking. Et surtout ce piano de Fats, enregistré avec un soin particulier, parce que sans le piano de Fats Domino, il n’y a pas de Fats Domino.

Mais voilà une anecdote que peu de gens connaissent : Imperial Records avait l’habitude d’accélérer légèrement les enregistrements de Fats avant leur pressage. Toutes ses sorties en single jusqu’en décembre 1957 étaient ainsi légèrement « speedées », plus aiguës, plus punchées à la radio. Le son que des millions d’Américains entendaient sur leur transistor n’était pas tout à fait celui que Fats et ses musiciens avaient produit en studio. Une manipulation subtile, un mensonge bienveillant au service du commerce, une pratique courante à l’ère de la radio AM qui fascinait et choquait encore les collectionneurs qui découvriraient la vérité des décennies plus tard.

En 1957, Fats jouait 355 concerts par an. Vous avez bien lu : trois cent cinquante-cinq. Il parcourait plus de 30 000 miles sur les routes américaines, embarqué dans les grandes revues itinérantes comme The Biggest Show of Stars d’Irvin Feld, aux côtés de Chuck Berry, Eddie Cochran, Buddy Holly. Le magazine Ebony lui consacrait une couverture en février 1957 avec ce titre sans équivoque : « Fats Domino : King of Rock ‘n’ Roll ». Il touchait jusqu’à 2 500 dollars par nuit. Une fortune pour l’époque. Et dans le public, blancs et noirs se mélangeaient, une image révolutionnaire dans l’Amérique ségréguée de 1957.

Buddy Holly et The Crickets, carte Topps 1957
Buddy Holly et The Crickets, carte Topps 1957

L’héritage d’un géant discret : Fats Domino et le monde qu’il a bâti

Ce qui est troublant avec This Is Fats Domino!, c’est à quel point cet album-manifeste ne ressemble à aucun manifeste. Pas de provocation, pas de posture rebelle à la Elvis, pas de hurlements à la Little Richard. Fats avançait souriant, le piano devant lui comme un bouclier de joie, et il conquérait le monde avec une douceur qui rendait la chose encore plus irrésistible.

L’influence de Fats Domino sur la musique populaire est proprement stupéfiante. Paul McCartney a toujours cité Fats comme l’une de ses inspirations fondamentales, « Lady Madonna » ne cache pas sa dette envers ce piano néo-orléanais. John Lennon voulait être Fats Domino avant de vouloir être Elvis. Randy Newman, autre enfant de La Nouvelle-Orléans, n’aurait jamais sonné pareil sans ce rolling piano. Et que dire du Professor Longhair, d’Allen Toussaint, de toute la généalogie du funk louisianais qui se nourrit directement de cette source ?

This Is Fats Domino! figure aujourd’hui dans le légendaire ouvrage de référence 1001 Albums You Must Hear Before You Dieet oui, on ne peut pas le contester. C’est une oeuvre de cohérence absolue, un instantané parfait d’un artiste au sommet de son art, d’un son au sommet de son influence. Le catalogue LP-9028 de chez Imperial, avec son étiquette bordeaux caractéristique, est aujourd’hui l’un des vinyles les plus recherchés par les collectionneurs du monde entier. Des exemplaires en bon état s’arrachent à des prix qui feraient sûrement sourire Fats, lui qui n’a jamais cessé d’habiter dans la même maison du Lower Ninth Ward, même quand il était le deuxième artiste le plus vendu d’Amérique.

Antoine Domino est parti le 24 octobre 2017, à l’âge de 89 ans, dans sa ville natale. Il laissait derrière lui une oeuvre de 65 hits classés, plus de 65 millions de disques vendus, et une façon de jouer du piano, ce roulement de la main gauche, cette pulsation irrésistible, que l’on entend encore partout, dans chaque morceau de rock un peu sudiste, dans chaque piano-bar de La Nouvelle-Orléans, dans chaque note de Blueberry Hill qui tourne sur un tourne-disque quelque part dans le monde en ce moment même.

Buddy Holly, photo promotionnelle Brunswick Records, vers 1957
Buddy Holly, photo promotionnelle Brunswick Records, vers 1957

On dit que le rock’n’roll, c’est Elvis. C’est vrai en partie. Mais le rock’n’roll, c’est aussi et surtout ce gros homme souriant qui roulait ses accords sur un Steinway et chantait le blues avec la légèreté d’un homme qui aurait trouvé la paix. This Is Fats Domino! En effet. Et le monde s’en souviendra longtemps.

La note des passionnés

4,0 /5

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