1958 Album

One Dozen Berrys

par Chuck BERRY

4,0
Sortie 1958

La douzaine qui a tout changé

Mars 1958. L’Amérique est encore engoncée dans ses costumes trois pièces et ses peurs atomiques, mais dans les jukeboxes du pays, quelque chose gronde. Quelque chose d’électrique, d’impertinent, d’absolument irrésistible. Chess Records, Chicago, South Michigan Avenue, c’est là que ça se passe. C’est là que Chuck Berry, guitariste prodige de Saint-Louis, Missouri, pose sur vinyle les douze morceaux qui vont définir les règles du rock’n’roll pour les cinquante années à venir. Le titre de l’album ? One Dozen Berrys. Une douzaine de fraises. Une douzaine de bombes à fragmentation déguisées en confiture.

La pochette elle-même est un chef-d’œuvre de malice : des fraises rouges juteuses photographiées en gros plan, avec une petite photo de Chuck superposée, un clin d’œil à son propre patronyme. Berry. Fraises. Le gamin de Saint-Louis qui s’est toujours payé le luxe de rire de lui-même avant que les autres ne le fassent. C’est Chuck Berry en résumé : l’intelligence qui se déguise en amusement.

Chuck
Chuck Berry et son duck walk, l’inventeur du langage corporel du rock’n’roll

Douze morceaux, douze leçons

Soyons honnêtes : One Dozen Berrys n’est pas un album au sens romantique du terme, c’est un assemblage de singles, de faces B, de morceaux live et de nouvelles pièces taillées pour la radio. Mais justement, c’est là que réside son génie brut. Chaque morceau est une unité autonome, un éclair de trois minutes qui capture quelque chose d’essentiel sur la vie américaine de l’après-guerre.

Rock and Roll Musicce titre qui semble presque trop évident, est peut-être la déclaration d’indépendance la plus directe jamais écrite sur le rock. « Je n’ai rien contre le rock’n’roll / Tant qu’il balance fort » : Chuck n’est pas en train de philosopher, il est en train de poser la loi. Sweet Little Sixteen court-circuite l’Amérique du Sud au Nord, de La Nouvelle-Orléans à Boston, dans une géographie musicale qui anticipe le road-movie comme forme culturelle dominante.

« Si tu veux donner un autre nom au rock’n’roll, appelle-le Chuck Berry. »

John Lennon

Et puis il y a Reelin’ and Rockin’, avec ce riff de guitare qui semble tomber du ciel et atterrir dans vos pieds malgré vous. Il y a Johnny B. Goodeah, Johnny B. Goodecette histoire d’un gamin pauvre du bayou qui sait jouer de la guitare comme si ça sonnait comme des cloches : peut-être le plus grand morceau de rock jamais composé, et il est là, sur ce disque, comme si de rien n’était.

Dans les studios de Chess Records

Pour comprendre One Dozen Berrys, il faut comprendre Chess Records. Leonard et Phil Chess, deux frères immigrants polonais qui avaient monté une maison de disques dans les taudis de Chicago’s South Side, produisaient de la musique noire pour des Américains blancs qui ne savaient pas encore qu’ils en mouraient d’envie. Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Little Walter, et maintenant Chuck Berry.

La méthode Chess était brutale dans sa simplicité : on entre en studio, on joue fort, on repart avec un morceau. Pas de fioriture, pas de couches d’overdubs, pas de production léchée. Ce son cru, légèrement saturé, avec cette grosse caisse qui frappe comme un poing sur une table en bois, c’est le son de Chess, c’est le son de Chuck Berry, c’est le son qui a appris à Keith Richards comment tenir une guitare.

Chuck lui-même était un perfectionniste paradoxal : il n’aimait pas répéter longuement en studio, préférant l’énergie de la première prise. Mais il travaillait ses paroles avec une minutie d’orfèvre, ciselant chaque syllabe pour qu’elle tombe exactement sur le bon temps. Ses lyrics sur One Dozen Berrys sont une leçon de concision narrative : des histoires complètes, des personnages vivants, des situations universelles, en trois couplets et un refrain.

L’ADN du rock mondial

On a beaucoup écrit sur l’influence de Chuck Berry, souvent avec ce ton légèrement académique qui finit par anesthésier l’enthousiasme. Alors disons-le autrement : sans One Dozen Berrys, les Beatles n’auraient pas eu leur premier tube (Rock and Roll Music est leur première reprise de Berry), les Rolling Stones n’auraient pas eu leur éthique, et Jimi Hendrix n’aurait pas eu ses fondations.

Le duck walk, cette démarche de canard comique que Chuck inventait pour cacher un problème de vêtements de scène lors d’une tournée, est devenu l’image archétypale du guitariste de rock. Tout ce que vous aimez dans le rock’n’roll, du riff d’ouverture à la posture du guitariste, tout ça remonte à cet homme, à ce disque, à ces douze morceaux enregistrés dans le froid de Chicago en 1957 et 1958.

One Dozen Berrys n’est pas une relique de musée. C’est un manuel de survie. C’est le livre de base que tout amateur de musique populaire devrait avoir écouté avant d’avoir une opinion sur quoi que ce soit. Mettez ça sur la platine, montez le volume, et laissez Chuck Berry vous apprendre ce que vous croyiez déjà savoir.

La note des passionnés

4,0 /5

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One Dozen Berrys