Le sommet d’une montagne qu’il avait lui-même construite
Juillet 1959. La guerre froide fait rage, les teenagers américains se battent contre leurs parents pour avoir le droit d’écouter cette musique du diable, et Chuck Berry, Charles Edward Anderson Berry, fils d’Henry et Martha Berry, né à Saint-Louis en 1926, publie son troisième album studio sur Chess Records. Son titre ne souffre d’aucune ambiguïté : Chuck Berry Is on Top. Je suis au sommet. Point. Pas de question, pas de nuance, pas de modestie feinte. Juste un fait établi avec l’assurance tranquille de celui qui sait exactement ce qu’il a accompli.
Et de fait, en 1959, Chuck Berry est au sommet de tout. Il a réinventé la guitare électrique comme instrument soliste de rock, il a créé un langage lyrique nouveau, celui de l’adolescence américaine, de la voiture, de la liberté sur les routes, et il a fait danser ensemble des jeunes blancs et noirs dans un pays qui construisait encore des murs entre eux. Cet album est la synthèse triomphante de tout ce travail.
Une quasi-compile qui tient du miracle
Disons-le franchement : comme son prédécesseur, Chuck Berry Is on Top est presque entièrement composé de singles précédemment publiés. Un seul morceau inédit figure sur l’album : Blues for Hawaiians, une curiosité instrumentale qui montre un Chuck Berry explorateur, jouant avec une pedal steel guitar de manière totalement inattendue. Mais le reste ? Une sélection de hits qui fait de cet album une collection unique de moments parfaits.
Johnny B. Goodece mythe fondateur, cette autobiographie déguisée en conte populaire, figure ici dans toute sa gloire originelle. Ce gamin pauvre du bayou de Louisiane qui sait jouer comme personne, c’est Chuck lui-même, c’est chacun de nous qui avons cru un jour que la guitare pouvait nous sauver. Maybellene, le premier single de Berry sorti en 1955, est là aussi, toujours aussi nerveux, aussi urgent, aussi totalement moderne.
« Johnny B. Goode, c’est la meilleure chanson jamais écrite sur le rock’n’roll. Non, sur la vie. Non, sur les deux en même temps. »
Bruce Springsteen
Roll Over Beethovencette injonction géniale adressée aux fantômes du classique pour qu’ils cèdent la place au rock, pulse avec une énergie qui semble venir de l’avenir plutôt que du passé. Carol, Sweet Little Rock and Roller, Almost Grown : chaque morceau est une petite machine à bonheur, parfaitement construite, impossible à oublier.
Les secrets d’un maître au travail
Pour enregistrer ces morceaux au fil des années 1955-1959, Chuck Berry fonctionnait avec une régularité d’artisan. Il arrivait dans les studios de Chess Records avec ses morceaux en tête, prêts à être joués, souvent accompagné du pianiste Johnnie Johnson, dont on reconnaît aujourd’hui l’apport décisif dans la construction de ce son si particulier, et du bassiste Willie Dixon.
La technique de guitare de Berry sur ces enregistrements est un cours magistral de concision : il n’y a pas une note de trop. Le fameux riff d’introduction de Johnny B. Goodeces trois accords en double corde qui semblent définir à eux seuls ce qu’est le rock, a été joué des millions de fois par des millions de guitaristes depuis lors, et personne n’a réussi à l’améliorer. Comment améliore-t-on la perfection ?
Les paroles, elles, méritent une mention spéciale. Chuck Berry écrivait avec la précision d’un nouvelliste, condensant des portraits de personnages entiers dans quelques vers. Ces adolescents qui veulent danser, ces jeunes filles qui se préparent pour la fête du samedi soir, ces types au volant de leurs voitures sur les nationales, ils sont vivants, ils respirent, ils ont des désirs et des peurs. Chuck Berry n’écrivait pas des chansons, il écrivait de la littérature orale.
Le monument qui ne vieillit pas
Quand la NASA a envoyé la sonde Voyager dans l’espace en 1977 avec un disque d’or censé représenter la civilisation humaine aux extraterrestres, ils ont inclus Johnny B. Goode. Pensez-y une seconde : si des êtres d’une autre galaxie découvrent un jour ce disque, leur première impression de la musique terrienne sera celle d’un morceau de Chuck Berry enregistré au studio Chess Records de Chicago.
Chuck Berry Is on Top n’est pas seulement au sommet de la discographie de son auteur, il est au sommet de quelque chose de beaucoup plus vaste. C’est l’acte de naissance du rock’n’roll comme forme adulte, consciente d’elle-même, maîtresse de ses moyens. Tout ce qui est venu ensuite, de Hendrix à Strummer, de Richards à Cobain, a grandi dans l’ombre de ces sillons gravés dans le vinyle noir.
Mettez cet album sur votre platine ce soir. Montez le volume jusqu’à ce que les voisins frappent. Et souvenez-vous que quelque part dans l’immensité de l’univers, la voix de Chuck Berry voyage encore, portée par les ondes radio vers des étoiles que personne n’a encore nommées.
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