Le 17 avril 1960, quelque part sur une route anglaise entre Bristol et Londres, le rock’n’roll perd l’un de ses fils les plus flamboyants. Eddie Cochran, vingt-et-un ans, les cheveux gominés, la Gibson Gretsch en bandoulière, meurt dans un taxi qui dérape sur le bitume mouillé. Le monde de la musique se fige. Et Liberty Records, avec une clairvoyance teintée de cynisme mercantile mais aussi d’un hommage sincère, transforme en quelques semaines un simple recueil de succès en The Eddie Cochran Memorial Albumun disque qui brûle encore aujourd’hui comme une braise dans la nuit.

Genèse d’un album maudit, ou la mort comme label
L’histoire de ce disque est aussi torturée que le destin de son auteur. Quelques semaines avant le drame, Liberty Records avait discrètement préparé un LP sobrement intitulé 12 of His Biggest Hitsune compilation sans mystère, sans poésie, destinée à capitaliser sur la popularité croissante de ce jeune Américain qui faisait chavirer les teenagers des deux côtés de l’Atlantique. La sortie était prévue pour avril 1960. Et puis la mort est arrivée, brutale, absurde, comme seule la mort sait l’être quand elle vient faucher la jeunesse en plein vol.
Liberty a réagi vite. Trop vite, diront les mauvaises langues. Le titre a changé, la pochette aussi, une photo de Cochran, regard intense, sourire en coin, ce sourire de gamin qui sait qu’il est invincible et qui se trompe. The Eddie Cochran Memorial Album est né, mi-hommage mi-exploitation commerciale. Mais ne boudons pas notre plaisir : ce disque est une bombe à retardement, et soixante-cinq ans après, elle n’a toujours pas fini d’exploser.
En Grande-Bretagne, où Cochran avait tourné avec Gene Vincent dans une tournée triomphale, le disque prend un relief particulier. C’est sur le sol anglais qu’il est mort. C’est le public anglais qui pleure le plus fort. Et c’est d’Angleterre que viendra, quelques années plus tard, la réponse à son héritage, sous la forme d’un quatuor de Liverpool qui avait, lui aussi, appris ses leçons sur les disques de Cochran.
Les morceaux phares, la quintessence du rock primitif
Mettons les choses au clair d’emblée : Summertime Blues, c’est le degré zéro et le degré maximum du rock’n’roll, simultanément. Sorti en 1958, ce morceau co-écrit avec Jerry Capehart est une leçon de construction sonique que des générations de musiciens n’ont toujours pas épuisée. La voix qui monte dans les aigus sur « gonna take my problem to the United Nations », le riff de guitare qui claque comme un coup de poing dans l’estomac, la basse qui gronde comme un moteur de hot-rod, tout est là, rien n’est de trop, tout est parfait.
C’mon Everybody brûle du même feu. Enregistré en 1958, le titre dégage une énergie qui ferait pâlir bien des productions modernes bardées de plug-ins et d’auto-tune. Cochran joue toutes les parties lui-même, guitare, basse, parfois même les percussions. C’est un homme-orchestre, un génie de l’ingéniosité à une époque où « home studio » ne voulait encore rien dire.
Et puis il y a Three Steps to Heaven, qui est sorti à titre posthume et a atteint le numéro un en Grande-Bretagne. Quelle ironie cruelle ! Un titre sur le paradis, chanté par un garçon qui venait de mourir. La mélodie est douce, presque sucrée, country dans son âme mais rock dans son attitude, exactement la dualité qui fascinait Cochran, cet enfant d’Oklahoma City élevé entre la country de ses parents et le rhythm’n’blues de la radio.
Somethin’ Else, Sittin’ in the Balcony, Hallelujah I Love Her So (reprise de Ray Charles), chaque piste est une pierre précieuse, chaque chanson une promesse de ce que Cochran aurait pu construire s’il avait eu le temps. Il n’a pas eu le temps. C’est ça le scandale, c’est ça le deuil.
« Eddie Cochran ne jouait pas du rock’n’roll, il était le rock’n’roll. Chaque note, chaque inflexion vocale, chaque coup de plectre disait la même chose : la vie est courte, soyons jeunes maintenant. »
Coulisses et enregistrement, un génie en avance sur son temps
Ce que peu de gens savent sur Eddie Cochran, c’est qu’il était bien plus qu’un chanteur de charme aux pompes cirées. C’était un véritable pionnier de l’enregistrement. Dans les studios de Los Angeles, il expérimentait des techniques d’overdubbing, la superposition de pistes, que les Beatles et les producteurs des années 60 allaient porter au rang d’art. Cochran jouait sa guitare solo, puis revenait enregistrer la rythmique, puis la basse, construisant ses chansons couche par couche, comme un peintre ajoute de la couleur sur sa toile.
Son travail avec le producteur Johnny Keating et son ingénieur de confiance à Gold Star Studios de Hollywood révèle une sensibilité sonore hors du commun. Cochran comprenait instinctivement ce que peu de musiciens de son époque saisissaient : un disque n’est pas une performance live capturée, c’est une œuvre en soi, avec sa propre logique, ses propres couleurs, sa propre architecture.

La guitare qu’il utilisait, une Gretsch 6120 orange, « la guitare de Cochran », comme on l’appellera après sa mort, produisait ce son si particulier, à la fois brillant et chaleureux, qui court sur chaque piste de l’album comme un fil d’or. On dit que, le jour de l’accident, cette guitare voyageait dans le même taxi. Elle a survécu. Lui non.
Héritage et impact, la flamme qui ne s’éteint pas
Soixante-cinq ans après sa sortie, The Eddie Cochran Memorial Album reste l’un des documents les plus essentiels de l’histoire du rock. Pas seulement pour sa valeur historique, cette fameuse « capsule temporelle » dont parlent les professeurs de musicologie, mais parce qu’il sonne encore. Mettez-le sur un bon tourne-disque, montez le volume, et vous entendrez quelque chose d’irréductible, d’indestructible.
L’influence de Cochran est vertigineuse. John Lennon et Paul McCartney ont appris Twenty Flight Rock note pour note, c’est même avec cette chanson que McCartney a auditionné pour le groupe de Lennon en 1957. Keith Richards cite Cochran parmi ses influences fondatrices. Pete Townshend a repris Summertime Blues avec The Who dans une version explosive qui dure dix minutes. Tom Petty, Bruce Springsteen, Sid Vicious, tous ont bu à cette source.
La mort d’Eddie Cochran n’a pas stoppé le rock’n’roll. Elle lui a peut-être donné sa première véritable mythologie, ce mélange de talent foudroyant et de destin brisé qui transforme un musicien en légende. Sur les routes du Wiltshire, un taxi a tué un homme. Ce même jour, une icône est née.
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