Sortie 1956

Norfolk, 1955 : un marin brisé forge sa légende dans la douleur

Le rock’n’roll n’a jamais été un sport propre. Et Gene Vincent, de son vrai nom Vincent Eugene Craddock, en sait quelque chose mieux que quiconque. Imaginez la scène : nous sommes le 4 juillet 1955, Independence Day, pendant que l’Amérique fait claquer ses feux d’artifice, un jeune marin de vingt ans fonce à moto dans les rues de Norfolk, Virginie, quand une Chrysler lui coupe la route. Son tibia gauche est littéralement pulvérisé. Les médecins parlent d’amputation. Lui refuse. Il garde sa jambe, et avec elle une douleur chronique qui ne le quittera plus jamais, une boiterie tragique qu’il transformera en posture de scène, en gestuelle rebelle, en marque de fabrique absolue d’un personnage que Hollywood n’aurait pas osé inventer.

Gene Vincent, portrait Capitol Records 1957
Gene Vincent, carte Topps « Hit Stars », Capitol Records, 1957

C’est cette blessure fondatrice, ce corps abîmé mais debout, qui donne au Blue Jean Bop!sorti le 13 août 1956 sur Capitol Records, catalogue T-764, une couleur particulière, une urgence viscérale que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans la production musicale de cette année-là. Pendant qu’Elvis Presley joue les sex-symbols sages chez RCA Victor, pendant que Chuck Berry construit son monument de riffs arithmétiques chez Chess, Gene Vincent enregistre comme si demain n’existait pas. Et croyez-moi, on l’entend.

L’année 1956 est celle de toutes les explosions. Le rock’n’roll fait trembler les murs des salles de danse, scandalise les pasteurs baptistes, affole les ligues de vertu. Mais Blue Jean Bop! va plus loin que le simple fracas générationnel. C’est une déclaration de guerre totale, un manifeste sonore sorti des entrailles d’une Amérique que l’on n’avait pas encore bien regardée, celle des bases militaires, des routiers, des loubards à blouson de cuir qui n’ont pas encore les mots pour nommer ce qu’ils ressentent. Gene Vincent, lui, les a ces mots. Ou plutôt ces sons. Et il va tout envoyer dans le micro de Ken Nelson ce fameux été 56, à Nashville.

« Le jour où j’ai rencontré Paul, je chantais « Be-Bop-A-Lula » pour la première fois sur scène. », John Lennon, Rolling Stone, 1980

Cette confidence de Lennon résume tout. Blue Jean Bop! n’est pas seulement un album de rock’n’roll : c’est le big bang d’une chaîne de réactions qui va, dans moins d’une décennie, faire déferler la British Invasion sur les États-Unis. Mais en 1956, on n’en est pas encore là. On est juste dans un studio de Nashville, avec un gamin de vingt et un ans qui boite, qui chante, et qui va tout changer.

Douze balles dans le barillet : la musique de « Blue Jean Bop! »

Ouvrez ce disque. La plage-titre démarre comme un murmure, Gene seul, presque a cappella, et puis Cliff Gallup qui entre avec sa guitare comme un couteau dans du beurre chaud. Ce démarrage lent, intime, presque suspendu avant l’explosion, était rarissime dans le rock’n’roll de cette époque. C’est Gallup qui l’impose, avec son Gretsch Duo Jet et ses techniques hybrides, médiator entre le pouce et l’index, onglets métalliques sur les deux autres doigts, vibrato au Bigsby manié avec son auriculaire. Un virtuose total, à l’aise dans le jazz, le country, le blues et capable de tout fusionner en quelque chose d’inédit.

La liste des douze morceaux de l’album est vertigineuse dans sa diversité. Bluejean Bop, Who Slapped John?, Jump Back Honey Jump Back, Bop Streetles originals rockabilly purs et durs côtoient des standards repris à la sauce électrique : Ain’t She Sweet (la même chanson qu’un certain groupe de Liverpool reprendra quelques années plus tard…), Lazy River, Peg O’ My Heart. Le résultat? Un album qui refuse de se laisser enfermer dans une case. Gene Vincent ne fait pas que du rockabilly. Il fait du Gene Vincent. Et en 1956, personne ne sait encore très bien comment appeler ça.

Jezebel est peut-être le morceau le plus troublant du lot, une ballade venue d’une autre époque que Gene électrifie avec une sensualité menaçante. Et que dire de Waltz Of The Wind, avec ses arrangements qui font un grand écart entre Nashville et une sorte de honky-tonk cosmique? Il y a dans ce disque une liberté totale, une absence absolue de calcul commercial, qui le distingue radicalement des productions léchées de l’époque. Gene ne vise pas la radio. Gene chante pour les gens qui lui ressemblent, les accidentés de la vie, les mal-aimés, les durs à cuire qui pleurent en secret.

Et puis il y a la voix. Cette voix. Grave, tendue, avec ce vibrato particulier qui semble venir d’un endroit douloureux, d’une faille intime. Quand Gene Vincent chante, on ne sait jamais trop si c’est du désir ou de la douleur, souvent les deux en même temps. C’est ça le rockabilly authentique : la confusion des émotions brutes, sans filtre, sans production aseptisée. Les ingénieurs de Bradley Studios ont eu le génie de ne pas trop en faire. Le slapback echo, cet écho court caractéristique du son Sun Records, est là, mais avec retenue. La batterie de Dickie « Be Bop » Harrell claque sec. La contrebasse de « Jumpin' » Jack Neal pulse avec une générosité animale. Et Cliff Gallup tisse sa toile de guitare par-dessus tout ça, aussi à l’aise dans un solo jazz ébouriffant que dans un riff primitif et direct.

Quatre jours à Nashville : les coulisses d’un chef-d’œuvre accidentel

Revenons en arrière. Juin 1956. Gene Vincent et ses Blue Caps débarquent à Nashville pour une session marathon organisée par Ken Nelson, le producteur de Capitol Records. Quatre jours, du 24 au 27 juin, dans les studios Bradley, au 804 16th Avenue South, la future Music Row. Seize morceaux enregistrés en un temps record. C’est là, le 26 juin précisément, qu’est immortalisée Bluejean Bop.

La légende raconte que Ken Nelson, en entendant Cliff Gallup lancer ses premiers riffs pour Race With The Devil lors d’une session précédente, aurait renvoyé les musiciens de session qu’il avait recrutés en « renfort ». Inutile, les Blue Caps suffisaient amplement. Plus que ça : ils dépassaient tout ce que Nashville avait vu jusque-là. Gallup, en particulier, était d’une autre planète. Sa technique hybride médiator-doigts-vibrato était unique en son genre, et le son qu’il obtenait de son Gretsch Duo Jet avec des micros DeArmond n’appartenait à aucune école existante.

Publicité Capitol Records pour Be-Bop-A-Lula et Woman Love, Cash Box 1956
Publicité Capitol Records pour les singles de Gene Vincent, Cash Box, juin 1956

Il faut aussi parler de ce que Gene Vincent apportait en dehors de la musique. Sa jambe blessée, maintenue dans une attelle métallique sous le pantalon de cuir, lui donnait une façon de se tenir sur scène, penché en avant, agrippé au micro comme s’il allait tomber, qui était à la fois pathétique et magnétique. Pas d’artifice, pas de chorégraphie calculée à la Elvis. Juste un corps qui souffre et qui chante malgré tout. On appelle ça du charisme. Les Anglais, quelques années plus tard, en tomberont littéralement amoureux.

La même année, Gene Vincent et ses Blue Caps font une apparition dans The Girl Can’t Help It, le film de Frank Tashlin avec Jayne Mansfield, une comédie musicale en CinemaScope et Deluxe Color qui fait l’effet d’une bombe de ce côté de l’Atlantique. Des artistes comme Little Richard, Eddie Cochran, Fats Domino et Gene Vincent y jouent leurs chansons dans des scènes quasi-documentaires. Un certain John Lennon, alors âgé de seize ans à Liverpool, voit le film et restera figé sur sa chaise de cinéma. La machine est lancée.

L’ombre immortelle : l’héritage de « Blue Jean Bop! » dans l’histoire du rock

On parle souvent de Be-Bop-A-Lula quand on évoque Gene Vincent, ce single sorti en juin 1956, initialement face B d’un 45 tours, qui a vendu plus de deux millions d’exemplaires dans sa première année. C’est un réflexe compréhensible mais injuste pour Blue Jean Bop!, qui représente pourtant quelque chose de bien plus cohérent, de bien plus ambitieux. Un album, un vrai, pas une simple compilation de singles, dans une époque où le format 33 tours était encore une curiosité pour les amateurs de jazz et de musique classique. Gene Vincent fait partie des premiers à avoir pensé le rock’n’roll comme une œuvre de longue durée.

L’influence du disque sur la génération suivante est impossible à exagérer. Jeff Beck a confié que Cliff Gallup était sa première obsession guitaristique, l’artiste qui lui a montré ce qu’une guitare électrique pouvait faire. Eric Clapton a dit des choses similaires. Jimmy Page également. Sans Blue Jean Bop! et les solos de Gallup, peut-être pas de Cream, peut-être pas de Led Zeppelin, peut-être pas de toute cette tradition britannique du guitar hero que le monde entier a vénérée dans les années 60 et 70.

Les Beatles ont repris Ain’t She Sweetjustement l’un des morceaux de Blue Jean Bop!et en ont fait une de leurs premières faces. Paul McCartney n’a jamais caché que le premier disque qu’il avait acheté de sa vie était une chanson de Gene Vincent. John Lennon a ouvert son album solo Rock ‘N’ Roll (1975) avec une version gonflée aux stéroïdes de Be-Bop-A-Lula. Les Rolling Stones ont pompé le phrasé, l’attitude, ce mélange d’arrogance et de vulnérabilité qui est la signature sonore de Gene Vincent. Les Stray Cats ont bâti toute une carrière sur son sillage dans les années 80. Dave Edmunds. Les Cramps. Les Blasters. La liste est infinie.

Certains critiques de l’époque ont eu la lucidité de voir immédiatement ce qui se passait. Le magazine Melody Maker en Grande-Bretagne, pays qui adoptait plus vite que les États-Unis ces nouvelles sonorités, s’enthousiasma pour l’album. En Amérique, la presse spécialisée était plus partagée : le mélange de rockabilly pur et de standards dépoussiérés désorientait les puristes des deux bords.

Mais les chiffres de vente, eux, ne mentaient pas. Et si Blue Jean Bop! n’a pas atteint les sommets vertigineux qu’il méritait, la promotion de Capitol Records étant alors concentrée sur des artistes plus « sûrs » commercialement, il a circulé, passé de main en main, rayé et chéri, dans les juke-boxes de roadside diners et les chambres de lycéens anglais qui rêvaient d’une Amérique plus libre et plus sauvage que celle des magazines.

Gene Vincent mourra le 12 octobre 1971, à seulement trente-six ans, d’une hémorragie interne, les séquelles d’une vie passée à se battre contre une jambe brisée, contre l’alcool, contre une industrie musicale qui l’a utilisé puis jeté. Il n’aura jamais eu la reconnaissance qu’il méritait de son vivant. Mais Blue Jean Bop! est là, increvable, aussi frais et électrique qu’en 1956. Un disque à poser sur votre platine un soir d’été, volume à fond, et laisser les fantômes de Nashville venir hanter votre salon. Gene Vincent n’est pas mort. Il boite encore sur vos platines. Et il va vous terrasser.

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