Sortie 1957

Lubbock, Texas, 1957 : le Big Bang du rock’n’roll surgit du désert

Il y a des albums qui ne sortent pas, ils explosent. Le 27 novembre 1957, Brunswick Records pose sur les bacs américains un disque d’un format encore à peu près inconnu : un 33 tours de rock’n’roll, douze morceaux, un garçon de vingt et un ans avec des lunettes en cul-de-bouteille et une Fender Stratocaster sunburst en bandoulière, entouré de trois gaillards du Texas. Le titre ? The « Chirping » Crickets. L’artiste ? Buddy Holly & The Crickets. Le reste, comme on dit, c’est l’histoire du monde.

Car avant ce disque, le rock’n’roll, c’était principalement Elvis qui roulait des hanches et Little Richard qui hurlait au Seigneur. Des forces de la nature, certes, mais des solistes. Des phénomènes. Des comètes. Buddy Holly, lui, arrive avec un concept radicalement différent : un groupe qui compose, qui joue, qui chante ensemble. Un groupe qui s’appelle les Cricketsles grillons, parce qu’un insecte, ça fait du bruit sans qu’on le voie. Il y a là une humilité texane, une ironie secrète, qui va changer la face du monde.

Charles Hardin Holley, de son vrai nom, avec un « e » que l’administration américaine lui volera par erreur sur un contrat, grandit à Lubbock, cette ville plate comme une crêpe au milieu du Llano Estacado, le plateau escarpé du Texas. Il écoute la country, le gospel, le rhythm & blues, il absorbe tout. À seize ans, il joue déjà dans les bals locaux. À dix-neuf ans, il rate un premier contrat chez Decca qui lui fait enregistrer « That’ll Be The Day » dans un style trop country, trop sage, pas encore lui. Un an plus tard, il réessaie. Cette fois, le monde n’est plus prêt, il est foutu.

Carl Perkins - Blue Suede Shoes, Sun Records 1955
Carl Perkins : label original de « Blue Suede Shoes » (Sun Records, 1955)

Douze bombes à retardement : les morceaux qui ont réinventé le rock

Ouvrez « That’ll Be The Day ». Trois accords. Un tempo qui claque comme une porte de saloon. Une voix qui monte, qui tremble, qui ricoche sur les syllabes avec ce hiccup, ce hoquet rythmique, que Holly a inventé en écoutant Hank Williams mais qu’il transforme en quelque chose de purement électrique. Le morceau dure un minute cinquante-neuf. En cent dix-neuf secondes, Buddy Holly redéfinit ce que peut être une chanson pop.

« Oh Boy ! » surgit juste derrière, avec la fureur innocente d’un gamin de vingt ans qui vient de découvrir l’amour et l’électricité en même temps. Le piano de Vi Petty (l’épouse du producteur) martèle, la guitare sautille, les « Crickets », Jerry Allison à la batterie, Joe Mauldin à la basse, Niki Sullivan en rythmique, propulsent la machine avec une précision dingue. C’est du rock pur, pas de gras, pas de rembourrage, juste l’essentiel.

Mais le vrai trésor caché de l’album, c’est « Not Fade Away ». À l’époque, personne n’y prête vraiment attention, c’est la face B de « Oh Boy ! » Erreur colossale. Ce riff en bo diddley beat, ce rythme primitif et hypnotique, cette déclaration d’amour transformée en manifeste existentiel… Six ans plus tard, les Rolling Stones en feront leur premier tube britannique. La boucle sera bouclée.

« Buddy Holly était le premier que nous avons vraiment remarqué en Angleterre, quelqu’un qui pouvait jouer et chanter en même temps. Ce qu’il faisait avec trois accords a fait de moi un auteur-compositeur. »

John Lennon

Il y a aussi « Maybe Baby », qui annonce déjà la pop des sixties avec sa construction en couplet-refrain parfaitement ciselée. Et « I’m Looking For Someone To Love », que Holly pensait être la vraie bombe de la session, avant que Coral Records ne retourne le disque et place « That’ll Be The Day » en face A. Instinct de label : parfois, ça marche.

La nuit au fond du désert : Norman Petty, Clovis, et l’invention d’un son

Pour comprendre The Chirping Crickets, il faut traverser le désert. Cent cinquante kilomètres à l’ouest de Lubbock, dans la ville poussiéreuse de Clovis, Nouveau-Mexique, un homme nommé Norman Petty a transformé une ancienne épicerie familiale au 1313 West 7th Street en studio d’enregistrement. L’endroit est humble, les murs sont tapissés de matériaux acoustiques bricolés, l’équipement est modeste, mais Petty est un génie du son, un alchimiste.

La rue principale passe devant. Les camions font trembler les vitres. Impossible d’enregistrer la journée. Alors Buddy et les Crickets travaillent la nuit, quand le trafic se tait et que le courant électrique est plus stable. Ces séances nocturnes, dans ce désert texan-néo-mexicain, donnent au disque son atmosphère particulière : quelque chose d’à la fois urgent et suspendu, comme si le temps s’était arrêté.

C’est le 25 février 1957, à deux heures du matin selon la légende, que « That’ll Be The Day » prend sa forme définitive. Holly avait déjà tenté ce morceau, inspiré d’une réplique de John Wayne dans le western The Searchers (1956) : « That’ll be the day », il dit ça à chaque fois qu’on lui parle d’espoir. Holly retourne la phrase : c’est une déclaration d’incrédulité amoureuse, pas de cynisme. Le génie, c’est souvent dans ces détails-là.

Norman Petty apporte quelque chose d’essentiel : la reverb. Ce léger écho qui enveloppe la voix de Holly, qui lui donne cette profondeur de cathédrale dans une salle de la taille d’une cabane. Petty enregistre sur un Ampex deux pistes, c’est tout ce qu’il a. Mais il sait placer les micros, il sait faire respirer le son. Ce qu’on entend sur The Chirping Crickets, c’est une leçon de production minimaliste qui préfigure Phil Spector, Joe Meek, et même les productions sèches des Ramones vingt ans plus tard.

L’héritage impossible : quand un album de douze morceaux change le cours de l’histoire

Parlons chiffres d’abord, pour les sceptiques. « That’ll Be The Day » numéro 1 aux États-Unis en septembre 1957. « Oh Boy ! » dans le top 10 américain et top 3 britannique. Un album certifié historique par la Recording Academy. Soit. Mais les chiffres ne disent pas tout.

Ce qu’ils ne disent pas, c’est qu’en 1958, à Liverpool, quatre gamins qui s’appellent encore les Quarrymen enregistrent leur première vraie démo, une reprise de « That’ll Be The Day ». Ce qu’ils ne disent pas, c’est que John Lennon voulait appeler son groupe « The Crickets » (Paul McCartney dit non, trop proche, mais la syllabe « beat » glisse dans « Beatles » comme un clin d’œil permanent). Ce qu’ils ne disent pas, c’est que les Hollies, ce groupe de Manchester des années soixante, ont choisi ce nom précisément en hommage à Holly.

Ce qu’ils ne disent pas non plus, c’est que Buddy Holly est le premier artiste de rock’n’roll à composer lui-même ses chansons, à produire ses propres sessions, à tenir sa guitare comme un outil de composition et pas seulement de performance. Avant lui, les chanteurs de rock chantent ce que les éditeurs leur donnent. Holly écrit, arrange, joue. Il invente le modèle du groupe-auteur qui va dominer toute la décennie suivante.

Et puis il y a la guitare. Cette Fender Stratocaster, l’une des premières à apparaître sur une pochette d’album, avec ses doubles micros, ses harmoniques cristallines, ce son qui sonne encore aujourd’hui comme le futur. Holly joue en picking élaboré alors que la plupart de ses contemporains grattent des accords. Il invente des riffs. Il construit des dialogues entre la voix et la guitare. Il pense en termes d’arrangement, pas de démonstration.

Carl Perkins - Honey Don't, 78rpm Sun Records 1956
Carl Perkins : label du 78 tours « Honey Don’t » (Sun Records, 1956)

Le 3 février 1959, un avion s’écrase dans un champ de l’Iowa. Buddy Holly meurt à vingt-deux ans, avec Ritchie Valens et The Big Bopper. Don McLean appellera ce jour-là « The Day the Music Died ». Mais la musique n’est pas morte ce jour-là, elle avait déjà tout dit. The Chirping Crickets est là, intact, immortel, ces douze morceaux qui bruissent comme des insectes dans la nuit du désert de Clovis.

Mettez le disque. Montez le volume. Et comprenez que tout ce que vous aimez dans la musique populaire des soixante-dix dernières années, les Beatles, les Stones, les Ramones, les Strokes, commence ici, dans cette ancienne épicerie du Nouveau-Mexique, une nuit de février 1957, avec un garçon à lunettes et trois accords qui ne faneront jamais.

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