Live at the Star Club, Hamburg
par Jerry Lee LEWIS
La genèse d’un incendie : Hamburg, 1964
Il y a des nuits qui ne meurent jamais. Des nuits où la musique cesse d’être un divertissement pour devenir une force tellurique, une éruption volcanique qui fracasse les murs et carbonise les âmes. Le 5 avril 1964, dans la moiteur électrique du Star-Club de Hambourg, ce temple du vice et du rock’n’roll niché au cœur du Reeperbahn, le quartier chaud qui avait déjà vu les Beatles transpirer sang et alcool pendant des années, Jerry Lee Lewis monte sur scène. Et là, ami lecteur, quelque chose d’irréversible se produit.
Jerry Lee Lewis n’est pas un artiste ordinaire. C’est une catastrophe naturelle avec un piano. Né à Ferriday, Louisiane, en 1935, élevé dans la tradition pentecôtiste la plus enflammée, nourri de gospel et de country, corrompu par le boogie-woogie et le blues des bayous, « The Killer », surnom qu’il portait avec la fierté d’un aristocrate du chaos, avait littéralement mis le feu au monde en 1957 avec Whole Lotta Shakin’ Goin’ On et Great Balls of Fire. Puis le scandale de son mariage avec sa cousine de treize ans avait failli l’engloutir. La radio l’avait banni. L’Amérique puritaine s’était détournée.

Mais l’Europe, elle, l’attendait. Et particulièrement Hambourg, cette ville-carrefour où se croisaient dockers, marins, prostituées, musiciens affamés et amateurs de sensations fortes. Le Star-Club, ouvert en 1962, était devenu la Mecque du rock’n’roll continental. Et ce soir d’avril, Jerry Lee Lewis y retrouvait sa grandeur, loin des censeurs américains, face à un public qui voulait du feu.
L’album Live at the Star Club, Hamburg capture cette soirée avec une fidélité brutale, presque documentaire. Pas de retouches en studio. Pas de corrections. Juste la sueur, la rage, et le génie à l’état pur.
Les morceaux : une leçon de rock’n’roll à l’état brut
Dès les premières mesures, tu es happé. Mean Woman Blues ouvre le bal comme un coup de poing dans la mâchoire. Jerry Lee attaque son clavier avec cette violence calculée qui lui est propre, il ne joue pas le piano, il le chevauche, il le soumet, il en fait sa chose. La salle répond instantanément. On entend les cris, les sifflets, la fièvre collective qui monte.
High School Confidential suit, ce rock frénétique qui semble avoir été composé pour détruire les amphithéâtres. Puis vient Money, repris avec une gourmandise carnassière, Jerry Lee fait sien tout ce qu’il touche, transformant chaque standard en territoire conquis. Matchbox, le classique de Carl Perkins, devient sous ses doigts quelque chose d’encore plus sauvage, encore plus urgent.
Mais c’est avec What’d I Say de Ray Charles que l’album atteint ses sommets de démence. Cette longue cavalcade rythmique, ce dialogue entre l’artiste et la salle, cette montée en puissance hypnotique, Jerry Lee en fait un moment rituel, presque chamanique. La version de Hambourg dure plus longtemps que l’originale, et chaque seconde supplémentaire est une couche de dynamite supplémentaire.
Great Balls of Fire provoque l’explosion prévisible. Comment une salle peut-elle survivre à ça ? Comment des êtres humains normaux peuvent-ils rester assis quand ces accords explosent dans l’air ? La réponse est simple : ils ne restent pas assis. Ils se lèvent, ils hurlent, ils vivent.
« Je suis le meilleur, point final. Il n’y a que Dieu au-dessus de moi, et encore, je ne suis pas sûr de l’ordre. »
Jerry Lee Lewis
Whole Lotta Shakin’ Goin’ On clôt l’ensemble avec la logique implacable d’un ouragan qui finit ce qu’il a commencé. Vingt-sept minutes de rock’n’roll absolu. Vingt-sept minutes qui contiennent plus de vie que certaines discographies entières.
Les coulisses : Hambourg la nuit, bête et sublime
Pour comprendre cet album, il faut comprendre Hambourg. Le Star-Club n’était pas une salle de concert conventionnelle. C’était un antre. Une caverne où s’entassaient jusqu’à cinq cents personnes dans une chaleur tropicale, où la bière coulait à flots, où la fumée de cigarette formait un plafond naturel à deux mètres du sol. Les musiciens jouaient sans filet, sans retour de scène correct, sans rien sinon leur talent brut et la pression d’un public qui ne pardonnait pas la médiocrité.

Jerry Lee Lewis avait déjà joué au Star-Club lors de tournées précédentes. Il connaissait ce public exigeant, ces Allemands et ces marins de toutes nationalités qui voulaient être secoués jusqu’aux os. Ce soir d’avril 1964, il était accompagné par The Nashville Teens, un groupe britannique solide, roots, capable de tenir le tempo de The Killer sans se briser.
L’enregistrement a été réalisé par le label Philips, qui avait compris avant tout le monde que les live de cette époque valaient de l’or. La qualité sonore est étonnamment bonne pour l’époque, on entend la salle respirer, on entend les conversations, on entend le grincement du parquet sous les pieds de Jerry Lee quand il se lève de son tabouret pour mieux écraser les touches graves.
Car c’est ça, le spectacle Jerry Lee Lewis : un homme qui se bat avec son instrument. Qui le malmène. Qui joue debout, parfois couché sur le clavier, parfois avec les pieds. La légende dit qu’il a mis le feu à son piano lors d’un concert partagé avec Chuck Berry, refusant de passer avant la vedette, il aurait enflammé l’instrument pour clore son set de façon inoubliable. Vrai ou faux, peu importe : cette histoire pourrait être vraie, et c’est ce qui compte.
L’héritage : ce feu ne s’est jamais éteint
Cet album est un document historique d’une importance capitale. Il prouve, s’il en était besoin, que le rock’n’roll n’est pas une affaire de studio. C’est une affaire de nuit, de sueur, de contact direct entre un être humain possédé par la musique et un public prêt à se laisser posséder à son tour.
Live at the Star Club, Hamburg a influencé des générations entières. Les Stones l’écoutaient. Les Who le connaissaient par cœur. Pete Townshend a cité Jerry Lee Lewis parmi ses références absolues. Keith Richards, interrogé sur ce qu’il emporterait sur une île déserte, aurait souri en mentionnant « quelque chose de Jerry Lee ».
Quand on écoute aujourd’hui cet enregistrement, et je t’encourage vivement, lecteur, à le faire dans le noir, à volume maximum, avec une bière fraîche et les voisins prévenus, on comprend la filiation directe qui mène de ces vingt-sept minutes de folie à tout ce que le rock’n’roll a produit de meilleur. Le punk de 1977 est là, embryonnaire, dans cette violence pianistique. Le rock sudiste aussi. Et même quelque chose de plus universel : la preuve irréfutable que la musique peut être une expérience physique, totale, transformatrice.
Jerry Lee Lewis est mort en octobre 2022, à quatre-vingt-sept ans. Il avait survécu à la censure, aux scandales, à cinq mariages, aux overdoses, aux maladies. Jusqu’à la fin, il jouait. Jusqu’à la fin, il était The Killer. Et cette nuit de Hambourg, soixante ans après, continue de brûler dans les haut-parleurs de ceux qui ont le courage de la laisser entrer.
Mets le volume. Laisse-toi consumer.
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