Sortie 1956

Mars 1956 : le jour où la Terre a tremblé sous les pieds d’un gamin de Memphis

Il y a des dates qui changent le monde, et puis il y a le 23 mars 1956. Ce jour-là, RCA Victor appuie sur le bouton et lâche dans la nature un objet sonore non identifié de douze titres qui s’appelle tout simplement Elvis Presley. Pas de sous-titre, pas de concept alambiqué, pas de grand discours de maison de disques. Juste un nom, en lettres roses et vert citron sur une pochette noir et blanc, avec ce jeune homme de vingt et un ans qui joue de la guitare comme si sa vie en dépendait, parce que c’est exactement le cas.

Elvis Presley, photo publicitaire, 1956
Elvis Presley en 1956

Pour comprendre ce que cet album représente, il faut remonter quelques mois en arrière. On est en Amérique, en 1955. Le pays est propre, lisse, conformiste. Eisenhower est au pouvoir. La télévision envahit les salons. Et quelque part dans le Sud profond, un ex-chauffeur de camion aux favoris impeccables est en train d’assembler les pièces d’une bombe à retardement dans les petits studios de Sun Records à Memphis, Tennessee, sous l’œil avisé du sorcier Sam Phillips. Elvis Aaron Presley a déjà enregistré une poignée de singles chez Sun, That’s All Right, Mystery Train, Good Rockin’ Tonightqui font exploser les charts régionaux et rendre hystériques les adolescentes du Tennessee au Texas. Mais ce n’est encore que la préhistoire.

Quand le colonel Tom Parker, manager de génie et manipulateur de première, convainc RCA Victor d’acheter le contrat d’Elvis à Sam Phillips pour la somme alors astronomique de 35 000 dollars, tout le monde dans l’industrie pense que les gens de RCA ont perdu la tête. Trente-cinq mille dollars pour un gamin du Sud qui agite les hanches ? Pour un mélange de country et de rhythm’n’blues que les radios refusent encore de programmer parce qu’ils ne savent pas dans quelle case le mettre ? La somme fait sourire aujourd’hui. Elle restera dans les livres d’histoire comme la meilleure affaire du siècle.

Ce qui est fascinant, c’est que cet album de début arrive au moment précis où toute une génération d’adolescents américains cherche désespérément une voix qui leur appartienne. La guerre de Corée est terminée. L’Amérique prospère mais étouffe sous le conservatisme. Les gosses ont du fric en poche et de l’énergie à revendre, et la musique de leurs parents, le crooning lisse de Perry Como, les orchestres de Glenn Miller, ne leur dit plus rien du tout. Et voilà qu’arrive ce garçon avec son sourire en coin, sa veste en daim rose, et une façon de bouger les hanches qui fait s’évanouir les demoiselles et blêmir les pères de famille conservateurs. Le timing est parfait. L’histoire est prête pour Elvis Presley.

Douze bombes à fragmentation, la tracklist qui a réinventé la musique populaire

Ouvrez le disque. Première face, première piste : Blue Suede Shoes. Trois accords, une ligne de basse qui pulse, et une déclaration d’intention aussi nette qu’un coup de poing. Le morceau est de Carl Perkins, l’autre grand espoir de Sun Records, qui l’avait déjà sorti en single début 1956. Qu’à cela ne tienne : Steve Sholes en fait le morceau d’ouverture de l’album, et ça change tout. Perkins avait mis une chanson sur les souliers. Elvis, lui, met l’Amérique entière dans sa poche.

Juste après, I’m Counting on You montre une autre facette du personnage, la voix de velours, le crooner qui sommeille dans le rocker. C’est ça, le génie d’Elvis et de cet album : il n’est jamais monolithique. Il est plusieurs choses à la fois, et c’est précisément cette multiplicité qui le rend irréductible à toute étiquette.

I Got a Woman, le brûlot de Ray Charles transformé en tornade rockabilly, prouve qu’Elvis n’est pas seulement un interprète, c’est un alchimiste. Il prend la soul de Charles, la passe dans le filtre de son âme sudiste, blanche et noire à la fois, et en ressort quelque chose de nouveau, de sauvage, d’irrésistible. Et puis One-Sided Love Affair, I Love You Becausela face tendre du personnage, celle qui fait fondre les jeunes filles et qui explique pourquoi Elvis n’est pas simplement un rebelle mais une véritable star totale.

Côté face deux, Tutti Frutti de Little Richard est pris à toute berzingue, avec une énergie qui frise le délire. Et Trying to Get to Youun titre enregistré lors des sessions Sun en 1955 et finalement intégré à cet album, reste peut-être l’un des plus beaux enregistrements de toute la carrière d’Elvis : une imploration soul d’une sincérité absolue, une voix qui cherche Dieu et trouve le rock’n’roll. Fermez les yeux et écoutez. Vous entendez quelque chose qui n’existait pas avant, et qui n’existera plus jamais de cette façon après.

Il faut aussi parler de Heartbreak Hotel, qui n’est pas sur cet album au sens strict mais qui en était le pendant single sorti en même temps, impossible de parler de la période sans évoquer ce météorite. Mais l’album lui-même est déjà une déclaration suffisamment fracassante. Chaque piste est une démonstration de force différente. C’est un musicien complet, pas un phénomène de foire.

Nashville, janvier 1956 : quand le studio a failli ne pas survivre à Elvis

Les sessions d’enregistrement qui donnèrent naissance à cet album sont une légende en elles-mêmes. Nous sommes au 1525 McGavock Street à Nashville, dans les studios de RCA Victor. Le producteur Steve Sholes, homme sérieux, professionnel rigoureux, habitué aux artistes qui restent sagement dans leur coin, découvre avec une certaine stupeur que son nouveau poulain est constitutionnellement incapable de rester immobile.

Elvis Presley lors de sa première apparition nationale à la télévision, janvier 1956, Stage Show CBS
Elvis Presley, première apparition nationale à la télévision, CBS Stage Show, janvier 1956

La première tentative d’enregistrement tourne au cauchemar technique : Elvis bouge sans cesse, s’éloigne du micro, revient, fait des tours, et les ingénieurs du son, derrière leur vitre, regardent les aiguilles des VU-mètres partir dans tous les sens. Sholes lui intime l’ordre de rester sur le X peint au sol. Elvis acquiesce poliment. Puis recommence à bouger dès la première mesure.

« Il faut que je bouge pour chanter correctement. C’est quelque chose qui arrive tout seul, c’est juste une partie de ma façon de chanter. »

Elvis Presley, selon la légende, expliquant à Steve Sholes pourquoi il ne pouvait pas rester sur le X peint au sol, janvier 1956

Sholes, pragmatique, prend une décision radicale : il fait re-microphoner tout le studio pour qu’Elvis puisse être capté de n’importe quel point de la pièce. C’est la naissance, sans qu’on le sache encore, d’une philosophie d’enregistrement qui allait traverser les décennies : le performeur prime sur la technique. On adapte le studio à l’artiste, pas l’artiste au studio.

Les sessions RCA de janvier 1956 furent complétées par du matériel venu des archives Sun, cinq titres enregistrés à Memphis entre 1954 et 1955, que Sam Phillips avait laissés en jachère. Ce mélange de fraîcheur brute des enregistrements Sun et de la qualité sonore supérieure des studios RCA crée une tension créative qui traverse tout l’album. On entend deux Elvis en quelques secondes : le gamin de Memphis qui joue dans un grenier, et le futur roi qui commence à prendre conscience de son pouvoir.

La pochette, elle aussi, est une révolution. La photo, prise le 31 juillet 1955 au Fort Homer Hesterly Armory de Tampa, en Floride, capture Elvis en pleine performance, la bouche ouverte, les doigts sur les cordes, le corps déjà en mouvement. Le typographe a ajouté le mot ELVIS en rose et PRESLEY en vert citron. Personne n’avait jamais vu ça sur un disque. Rolling Stone la classera des décennies plus tard parmi les plus belles pochettes d’albums de l’histoire du rock.

L’onde de choc : comment un album a changé la face du monde

Les chiffres, d’abord, parce qu’ils sont vertigineux. L’album Elvis Presley passe dix semaines en tête des charts Billboard en 1956. Il est le premier album de rock’n’roll à atteindre la première place des ventes aux États-Unis. Il est le premier album de RCA Victor à dépasser le million de dollars de revenus. Il est, tout simplement, le premier album de rock’n’roll à se vendre à un million d’exemplaires. Posez votre verre, reprenez souffle, et laissez ces chiffres s’imprimer dans votre cerveau.

Mais au-delà des chiffres, et c’est là que ça devient vraiment intéressant, cet album a accompli quelque chose d’infiniment plus profond que de simples performances commerciales. Il a prouvé que le rock’n’roll n’était pas une mode, pas une lubie d’adolescents, pas un phénomène régional appelé à disparaître avec la prochaine saison. Il était là pour rester. Il était une force de nature.

Chuck Berry avait déjà posé les fondations avec ses guitar riffs d’acier. Little Richard rugissait depuis la Géorgie. Fats Domino roulait ses accords depuis La Nouvelle-Orléans. Mais c’est Elvis Presley qui a rendu le rock’n’roll acceptable pour l’Amérique blanche, et c’est là que réside toute l’ambiguïté de son héritage. Certains lui reprocheront d’avoir, lui le Blanc du Mississippi, rendu mainstream une musique forgée dans l’expérience noire américaine. D’autres y verront l’inévitable brassage d’une culture en mutation. Ce débat n’a pas fini de courir, et c’est bien comme ça.

Ce qui est indiscutable, c’est l’influence concrète de cet album sur tout ce qui a suivi. Les Beatles l’écouteront en boucle dans le Liverpool des années cinquante, John Lennon dira que « avant Elvis, il n’y avait rien ». Bob Dylan, Keith Richards, Bruce Springsteen, tous ont pointé vers cet album comme vers un moment fondateur. Il n’y a pratiquement pas un musicien de rock de la seconde moitié du XXe siècle qui ne doive quelque chose, directement ou indirectement, aux douze titres pressés sur ce disque de vinyle en mars 1956.

Et puis il y a la dimension culturelle plus large. Elvis Presley l’album, et Elvis Presley le personnage, a participé à fracasser le mur de la ségrégation musicale aux États-Unis. Les radios qui refusaient de passer de la « race music » se retrouvèrent contraintes d’admettre qu’elles passaient en réalité de la musique noire réinterprétée par un Blanc, et que le public, lui, s’en fichait complètement. Il voulait juste que ça swingue. Il voulait juste cette énergie-là, cette façon-là d’habiter une chanson.

Soixante-dix ans ont passé. Cet album sonne toujours comme une gifle au visage du conformisme. Mettez-le sur votre platine ce soir, sur vinyle, de préférence, pour sentir le grain de l’époque, et essayez de rester assis. Vous ne pouvez pas. Personne ne peut. C’est la magie d’Elvis Presley, et c’est la magie de ce disque : il contient quelque chose d’inépuisable, une vitalité qui défie le temps, une joie sauvage qui refuse de vieillir. Le rock’n’roll est né ici, dans ces sillons. Et tout le reste, mes amis, n’est que variation sur ce thème.

La note des passionnés

4,0 /5

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Elvis Presley