A Date with Elvis
par Elvis PRESLEY
Il y a des disques qui ne sont pas des disques. Il y a des objets qui transcendent leur propre matière, qui deviennent des reliques, des fétiches, des portails vers une époque où le monde entier tremblait au son d’une voix. A Date with Elvis, sorti en juillet 1959 sur RCA Victor, est de ceux-là. Ce n’est pas simplement une compilation de chansons. C’est une lettre d’amour écrite par une maison de disques à des millions de fans en larmes, et un calendrier. Oui, vous avez bien lu : le gatefold de cet album se déplie pour révéler un calendrier de l’année 1960, avec, imprimé dessus, le décompte des jours qui séparaient le monde d’Elvis de son retour de l’armée. L’Amérique n’attendait pas Godot. L’Amérique attendait Elvis.
Genèse : L’armée, l’absence, et la machine à rêves
Le 24 mars 1958, Elvis Aaron Presley, vingt-trois ans, roi incontesté du rock’n’roll, entre dans l’armée américaine. Numéro de série US53310761. En deux ans, la machine commerciale d’Elvis doit tourner sans son moteur. Colonel Tom Parker, ce génie machiavélique du showbiz, orchestre la chose avec une froideur redoutable : il faut alimenter la bête, maintenir la flamme, empêcher que les teenagers passent à autre chose. La solution ? Piller les coffres. Ressortir les enregistrements Sun Records, les sessions Hollywood, les prises des studios Radio Recorders. En assembler un album qui sentira le soufre et le brillantine.
C’est ainsi que naît A Date with Elvisnon pas dans la chaleur d’un studio de Memphis, mais dans les calculs froids d’une stratégie marketing avant l’heure. Et pourtant. Et pourtant, quand on pose l’aiguille sur ce vinyle, quelque chose d’électrique se produit. La magie opère encore. La voix opère encore. Elvis était en Allemagne à peler des patates, et sa voix continuait à faire trembler les genoux des jeunes Américaines.
« Elvis Presley est arrivé comme une explosion atomique. Avant lui, tout était beige. Après lui, plus rien ne fut jamais pareil. »
Leonard Bernstein

L’album compile des enregistrements issus de plusieurs sessions capitales : les séances Sun Records de Memphis avec Sam Phillips, une session d’août 1956 sur la scène du 20th Century Fox Stage One à Hollywood, et deux sessions aux Radio Recorders. Un assemblage hétérogène qui, étrangement, fonctionne comme un tout cohérent, un portrait en creux de ce que le rock’n’roll aurait pu être s’il n’avait été qu’un homme.
Les morceaux : De Sun Records au firmament
Dix titres. Dix bombes à retardement. Blue Moon of Kentucky, ce standard de Bill Monroe que Presley avait transformé en bête de feu lors de ses premières sessions Sun, on croit entendre l’instant précis où le country a cédé la place au rock. La batterie de D.J. Fontana claque comme un coup de fouet, Scotty Moore tord sa guitare comme s’il cherchait à en extraire du feu liquide, et cette voix, cette voix de dix-neuf ans qui contient déjà l’éternité, déferle sur tout.
Young and Beautiful, tiré de la bande originale de Jailhouse Rock, démontre l’autre visage d’Elvis : le balladeur, le romantique, celui qui sait murmurer autant qu’il sait rugir. Baby I Don’t Careencore de Jailhouse Rockest du pur rock’n’roll de combat, nerveux, découpé à la scie circulaire. Is It So Strange flirte avec le rockabilly le plus sauvage, celui qui fera plus tard fantasmer les punks anglais sur leur propre définition de la révolte.

Mais la pièce maîtresse, le sommet vertigineux de cet album, reste peut-être We’re Gonna Move. Extrait du film Love Me Tender, c’est Elvis dans toute sa dualité : l’homme du Sud profond, nourri de gospel et de blues, qui porte en lui deux siècles de musique américaine et les condense en trois minutes d’une perfection absolue. Scotty Moore y délivre un solo qui est une leçon d’économie, chaque note compte, chaque silence respire.
Coulisses : Le calendrier de l’attente
Ce qui distingue A Date with Elvis de toutes les autres compilations de l’époque, c’est ce gatefold extraordinaire. À l’heure où les maisons de disques se contentaient de coller une photo sur une jaquette cartonnée, RCA Victor conçoit un objet. Un artefact. Le gatefold s’ouvre et révèle des photos d’Elvis en uniforme militaire, Elvis tondant, Elvis en treillis, Elvis qui sourit depuis l’autre côté du monde, et surtout ce calendrier 1960 avec, marqué en rouge, la date de son retour prévu.
C’était du génie marketing, certes. Mais c’était aussi quelque chose de profondément humain. Colonel Parker avait compris quelque chose que les sociologues mettraient des années à formuler : Elvis n’était pas une star. Elvis était une relation. Les fans ne l’admiraient pas de loin ; ils l’attendaient comme on attend quelqu’un qu’on aime. Cet album-calendrier transformait l’attente en acte d’amour, la compilation en objet transitionnel.
La presse musicale de l’époque, avec cette morgue qui lui était propre, accueillit l’album avec un mélange de condescendance et de fascination. Le Billboard nota qu’il atteignit la 32e place des charts, modeste pour un Presley, royal pour n’importe qui d’autre. Mais les charts ne disaient pas tout. Dans les chambres d’adolescentes d’Indianapolis à Sacramento, ce gatefold était punaisé au mur comme une icône religieuse.
Héritage : Ce que l’on entend encore
Aujourd’hui, A Date with Elvis occupe une place particulière dans la discographie du King, non pas comme son chef-d’œuvre (ce sera Elvis Presley de 1956, ou peut-être From Elvis in Memphis de 1969), mais comme un document d’époque irremplaçable. Ces enregistrements Sun, notamment, capturent quelque chose d’impossible à recréer : la naissance du rock’n’roll dans ce qu’elle avait de plus brut, de plus instinctif, de plus dangereux.
Scotty Moore, Bill Black, D.J. Fontana, ces musiciens qui encadraient Elvis dans ces premières sessions, ont posé les fondations de tout ce qui allait suivre. Les Beatles les ont étudiés. Les Rolling Stones les ont pillés avec amour. Bruce Springsteen leur a rendu hommage toute sa carrière. Et derrière tout ça, il y a cette voix. Cette voix d’un gamin de Memphis qui ne savait pas encore qu’il changerait le monde, et qui chantait simplement comme si sa vie en dépendait.
A Date with Elvis nous rappelle que le rock’n’roll n’est pas né dans les studios luxueux ni dans les salles de concert climatisées. Il est né dans la chaleur suffocante de Memphis, dans le craquement d’un micro bon marché, dans l’intuition foudroyante d’un adolescent qui a mélangé le gospel de sa mère et le blues de ses voisins pour inventer quelque chose qui n’existait pas encore. Quelque chose d’immortel. Quelque chose qui, soixante-dix ans plus tard, fait encore trembler l’aiguille sur le sillon du vinyle.
Alors oui, posez ce disque. Laissez tourner. Et pour quelques minutes, retrouvez un monde où un gamin d’Elvis Presley, en uniforme militaire, à 8 000 kilomètres de là, continuait à faire palpiter des millions de cœurs. C’est ça, la magie du rock’n’roll. Ça ne s’explique pas. Ça s’entend.
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