1960 Album

The All-Time Greatest Hits

par Roy ORBISON

4,0
Sortie 1960

Il y a des voix qui ne s’expliquent pas. Des voix qui traversent les décennies sans perdre un gramme de leur pouvoir, sans s’émousser, sans vieillir. La voix de Roy Orbison est de celles-là. Quand elle sort de tes enceintes, tu peux être en 1960 ou en 2024, peu importe. Tu es saisi. Immédiatement, totalement, définitivement. The All-Time Greatest Hits n’est pas juste une compilation. C’est l’inventaire d’une des plus grandes voix que le rock’n’roll ait jamais produites.

Genèse d’une légende noire

Roy Kelton Orbison naît en 1936 à Vernon, Texas, dans ce Sud américain où la country, le rockabilly et le gospel se mélangent comme autant de courants électriques dans l’air chaud. Dès l’adolescence, il gratte sa guitare et chante, une voix déjà extraordinaire, capable de monter dans des registres que ses contemporains n’osent pas effleurer.

Au tournant des années 60, tandis que ses camarades de Sun Records, Elvis Presley, Johnny Cash, Jerry Lee Lewis, ont déjà explosé, Roy cherche encore sa voie. Il tâtonne, enregistre pour Sam Phillips, puis signe chez Monument Records à Nashville. Et là, quelque chose se produit. En 1960, avec « Only The Lonely », tout bascule. Le monde découvre enfin la voix de Roy Orbison.

Ce n’est pas du rock’n’roll ordinaire. Ce n’est pas de la country pop. C’est quelque chose de nouveau : des ballades dramatiques, quasi-opératiques, avec des montées vocales qui te coupent le souffle, des histoires de cœurs brisés et de solitude nocturne, le tout habillé d’orchestrations sombres et somptueuses. Roy Orbison invente son propre genre. Et il le fait magnifiquement.

Roy Orbison sur une moto en 1965
Roy Orbison en 1965, à l’apogée de sa gloire, la moto, les lunettes noires, la silhouette reconnaissable entre toutes.

Les morceaux phares : le panthéon de la douleur sublime

Parcourir The All-Time Greatest Hits, c’est traverser un musée de l’émotion pure. Chaque titre est un monument.

« Only The Lonely »le coup d’envoi, le big bang d’une carrière. Cette montée vocale sur le refrain, ce falsetto qui s’élève comme une prière, cette orchestration qui gonfle puis s’effondre… En 1960, le titre monte à la deuxième place des charts américains et à la première en Angleterre. Roy Orbison vient de naître sous les feux des projecteurs.

« Crying »peut-être sa pièce la plus déchirante. La voix commence doucement, presque parlée, et s’élève progressivement vers un climax d’une intensité rare. C’est opéra, c’est gospel, c’est pop. C’est Orbison.

« In Dreams »cette pièce complexe en plusieurs parties qui raconte un amour perdu revisité dans le sommeil. David Lynch la réutilisera dans Blue Velvet en 1986, lui conférant une immortalité supplémentaire. « Oh, Pretty Woman »son plus grand succès commercial, avec ce riff de guitare immédiatement reconnaissable, cette intro qui fait toujours les mêmes dégâts décennies après décennies.

« Je n’écris pas de chansons heureuses. La tristesse, c’est ce que je connais le mieux. Mais dans cette tristesse, il y a quelque chose de beau, quelque chose d’universel. Tout le monde a connu la solitude. »

Roy Orbison

Dans les coulisses : l’homme derrière les lunettes noires

Il y a une ironie cruelle dans le destin de Roy Orbison : l’homme qui chante la solitude et la douleur a vécu les siens de façon particulièrement brutale. Sa première femme, Claudette, mourra dans un accident de moto en 1966. Deux de ses trois fils mourront dans un incendie en 1968. Ces tragédies réelles nourriront une œuvre qui transcende la simple performance pour atteindre quelque chose de viscéral, d’authentique.

Les lunettes noires ? Une nécessité médicale devenue signature esthétique. Un jour de 1963, Orbison oublie ses lunettes de vue dans l’avion et emprunte des lunettes de soleil teintées pour un concert. Il les garde. L’image colle : l’homme mystérieux, le chanteur de l’ombre, celui dont on ne voit jamais les yeux parce que l’âme est trop à vif pour être exposée.

En studio, avec le producteur Fred Foster chez Monument Records à Nashville, Orbison est méticuleux, perfectionniste. Il travaille ses arrangements avec soin, ajoute des cordes là où d’autres se contenteraient de guitares, construit des architecture sonores complexes pour ses histoires simples en apparence. Le résultat est une pop sophistiquée qui n’a peur ni de l’émotion ni de la grandeur.

L’héritage : le fantôme aux lunettes noires

Les Beatles adoraient Roy Orbison. Ils l’ont demandé comme première partie pour une de leurs premières tournées anglaises, et se sont retrouvés dans la situation absurde de clôturer après lui, parce que le public ne voulait plus rien entendre après ses performances. Lennon et McCartney considéraient sa technique vocale comme l’une des plus impressionnantes du rock.

Bruce Springsteen, Tom Waits, k.d. lang, Don McLean, tous citent Roy Orbison comme une influence fondamentale. En 1988, juste avant sa mort soudaine d’une crise cardiaque, il forme les Traveling Wilburys avec Bob Dylan, Tom Petty, George Harrison et Jeff Lynne. Une sorte de couronnement tardif pour un génie longtemps sous-estimé.

The All-Time Greatest Hits est le meilleur endroit pour commencer le voyage. Pour comprendre pourquoi cette voix, ce ténor de l’obscurité, ce soprano du désespoir sublime, reste unique dans toute l’histoire de la musique populaire. Roy Orbison n’était pas seulement un chanteur. Il était un phénomène de nature.

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