The Fabulous Style Of The Everly Brothers
Il y a des voix qui vous prennent par la main et ne vous lâchent plus. Des harmonies qui s’insinuent dans vos nuits comme un parfum d’été qu’on n’arrive pas à identifier. Don et Phil Everly avaient ça, cette alchimie inexplicable entre deux frères qui chantaient ensemble depuis leur enfance dans les bras de leurs parents, Ike et Margaret, chanteurs de country dans l’Ohio et le Kentucky. The Fabulous Style of the Everly Brothers, sorti en 1960 sur Cadence Records, est le testament sonore d’une époque où la pop n’avait pas encore inventé la cynisme, où deux garçons avec des guitares acoustiques pouvaient faire pleurer le monde entier.

Genèse, quand la famille est une école de génie
Pour comprendre The Fabulous Style of the Everly Brothers, il faut remonter à la source. Don (né en 1937) et Phil (né en 1939) Everly ne sont pas tombés dans la musique par hasard, ils y ont été plongés dès le berceau. Leurs parents, Ike et Margaret, avaient eux-mêmes un programme de radio en soirée dans diverses villes du Middle West, et les deux garçons chantaient avec eux dès leur plus jeune âge. Quand Ike disait « harmonize », Don et Phil harmonisaient. Naturellement. Comme on respire.
Leur arrivée sur Cadence Records en 1957, grâce au producteur et éditeur Archie Bleyer, allait changer les règles du jeu. Avec les frères Bryant, Felice et Boudleaux, comme songwriters attitrés, les Everly enchaînaient les hits avec une régularité stupéfiante : Bye Bye Love, Wake Up Little Susie, All I Have to Do Is Dream… En 1960, Cadence décide de capitaliser sur ce catalogue éblouissant en publiant The Fabulous Style of the Everly Brothers, une compilation des singles les plus marquants accompagnés de faces B jamais parues sur LP.
Le titre n’est pas qu’une formule marketing. Il dit quelque chose de vrai : les Everly Brothers ont un style, une manière unique d’aborder la chanson populaire qui mêle country, gospel, blues et pop dans un cocktail d’une fraîcheur désarmante. En 1960, personne d’autre ne sonne comme eux.
Les morceaux phares, deux voix valent mille mots
Commençons par le commencement, ou plutôt par le début de la fin, par le premier grand choc. Bye Bye Love (1957) est une chanson country-pop en apparence simple, presque naïve, mais dont les harmonies vocal recèlent une sophistication troublante. Don tient la ligne mélodique principale, Phil tisse au-dessus une tierce qui semble défier les lois de la gravité. La conjonction est parfaite, absolue, comme si ces deux voix avaient été faites l’une pour l’autre. Ce qui, biologiquement parlant, est précisément le cas.
All I Have to Do Is Dream (1958) est peut-être leur sommet absolu, en tout cas le morceau qui a converti le plus grand nombre d’incrédules. Numéro un simultanément en pop, country et R&B, ce titre glisse dans l’oreille comme du velours, avec une langueur mélancolique qui évoque les rêveries adolescentes de la plus belle manière qui soit. Chet Atkins à la guitare, une production léchée d’Archie Bleyer, tout concourt à faire de ce disque un chef-d’œuvre de trois minutes.
Wake Up Little Susie, Bird Dog, Problems, (‘Til) I Kissed Youchaque titre est une pépite, un moment de grâce suspendu. Mais c’est dans la confrontation des chansons entre elles, dans la progression de l’album, que se révèle le génie de la compilation : on passe de la légèreté espiègle à la mélancolie douce avec une fluidité qui rend la séance d’écoute addictive.
« Les Everly Brothers, c’est la preuve que le sang est le meilleur des producteurs. Personne d’autre ne peut chanter en harmonie comme deux frères, parce que leurs cordes vocales se connaissent depuis avant les mots. »
Coulisses et enregistrement, Nashville, Bleyer et la magie des frères Bryant
Derrière la magie apparente des Everly Brothers, il y a une machinerie humaine remarquable. Archie Bleyer, fondateur de Cadence Records, est un homme de radio autant que de studio, il comprend ce qui fait qu’une chanson s’accroche à la mémoire, ce qui fait qu’un disque tourne en boucle dans la tête des gens. Il sait que Don et Phil ont un trésor dans leurs gorges, et il s’emploie à le mettre en valeur avec une intelligence rare.
Les frères Bryant, Felice et Boudleaux, sont les autres héros de l’histoire. Couple de songwriters basé à Nashville, ils écrivent pour les Everly avec une empathie qui confine au don de clairvoyance. Bye Bye Love avait été refusée par une trentaine d’artistes avant que les Everly ne l’enregistrent. Le reste appartient à l’histoire.
Les sessions se déroulent principalement à Nashville, dans les studios de l’ère pré-Beatles où le son américain se construit encore à coups de micro-statiques et de reverb naturelle. Don joue une Gibson J-45, Phil une Gibson J-185, des guitares acoustiques au son chaud, corpulent, qui forment le squelette de l’édifice. Sur certains titres, Chet Atkins, le « Mister Guitar » de Nashville, ajoute ses arpèges délicats. Le résultat est une production à la fois simple et sophistiquée, populaire et exigeante.

Héritage et impact, la matrice du rock britannique
L’influence des Everly Brothers sur la décennie suivante est difficilement surestimable. John Lennon et Paul McCartney avouent avoir passé des heures à décortiquer leurs harmonies, essayant de comprendre comment deux voix pouvaient s’imbriquer aussi parfaitement. Simon et Garfunkel, les Beach Boys, les Beatles, tous ont bu à cette source.
Don Everly dira plus tard : « Paul et John nous ont tout pris. Mais on était flattés. » Ce n’est pas de l’amertume, c’est de la fierté, celle d’avoir créé quelque chose d’assez puissant pour irriguer une génération entière. The Fabulous Style of the Everly Brothers résume à lui seul pourquoi 1960 est une année charnière : c’est là que la pop commence à comprendre que la voix humaine, doublée, triplée, harmonisée, est l’instrument le plus bouleversant qui soit.
Aujourd’hui, quand vous entendez les harmonies vocales de pratiquement n’importe quel groupe pop ou rock, vous entendez l’écho de Don et Phil Everly. Deux frères dans un studio de Nashville, des guitares acoustiques, une reverb naturelle, et un monde qui bascule.
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