Sortie 1968

Roots, The Everly Brothers (1968) : le retour aux sources qui a tout changé

Il y a quelque chose de terriblement émouvant dans ce disque. Les Everly Brothers, Don et Phil, deux voix entrelacées depuis l’enfance dans une harmonie si parfaite qu’on ne peut pas concevoir l’une sans l’autre, décident en 1968 de retourner aux origines de leur musique. Non pas par nostalgie commerciale, non pas pour exploiter la mode rétro qui commence à poindre dans certains cercles musicaux, mais par nécessité absolue, parce qu’ils ont besoin de retrouver le fil conducteur qui les a menés de leur enfance à Shenandoah dans l’Iowa jusqu’aux sommets des hit-parades du monde entier à la fin des années cinquante et au début des années soixante. Roots, publié en décembre 1968 sur Warner Bros., est l’un des albums les plus importants de cette décennie tumultueuse, un disque qui a largement contribué à définir ce qu’on appellera le country rock, même si ses créateurs auraient probablement rejeté cette étiquette réductrice.

Les voix de l’Amérique profonde retrouvent leur source

Pour comprendre ce qu’accomplit Roots, il faut comprendre ce qu’étaient les Everly Brothers dans l’histoire de la musique américaine. Don et Phil Everly ont grandi dans une famille de musiciens country, leur père Ike Everly était lui-même guitariste de talent qui avait eu son émission de radio, le KMA Radio Show, dans les années quarante et cinquante. Les frères ont grandi en chantant à la radio, en absorbant les standards de la musique country et hillbilly, les blues ruraux, les ballades folkloriques qui constituaient le fond musical de l’Amérique d’après-guerre. Quand ils ont explosé commercialement à la fin des années cinquante avec Bye Bye Love et Wake Up Little Susie, ils ont apporté cette sensibilité country dans le rock naissant, créant une synthèse unique qui influencera directement les Beatles, Simon and Garfunkel et des dizaines d’autres artistes.

Roots est conçu comme un dialogue avec cette histoire familiale et musicale. L’album est une suite logique de leur LP de 1958 intitulé Songs Our Daddy Taught Us, une collection de standards country et hillbilly qu’ils avaient interprétés pour rendre hommage à leurs influences premières. Dix ans plus tard, le projet est à la fois plus ambitieux et plus personnel. Les enregistrements de séances radiophoniques de leur enfance en 1952, retrouvés dans les archives de la station KFNF, sont intégrés à l’album en mono, créant un effet de strates temporelles saisissant où les voix des enfants qu’ils étaient dialoguent avec les adultes qu’ils sont devenus. Le choix des reprises est impeccable : Merle Haggard, George Jones, Jimmie Rodgers, Randy Newman, avec une lecture de T for Texas de Jimmie Rodgers qui est l’une des plus belles choses jamais enregistrées par le duo.

L’album sort la même année que Sweetheart of the Rodeo des Byrds, autre tentative radicale de réconcilier le rock et la country, et dans ce contexte de renouveau de la musique américaine, Roots aurait dû triompher. Il n’en est rien. Le public qui avait adulé les Everly Brothers dans leur jeunesse les a oubliés, le nouveau public rock ne sait pas encore qu’ils ont besoin d’eux, et le disque s’écrase commercialement à sa sortie. Rolling Stone, dans une critique clairvoyante, lui attribue quatre étoiles et parle d’une vitrine formidable pour le talent extraordinaire des Everly Brothers tels qu’ils sont aujourd’hui. Mais la sagesse ne vend pas de disques en 1968.

« We went back to our roots because that’s where we came from. That music was in our bones before we knew what music was. » – Don Everly

Le paradoxe de Roots est que cet échec commercial a contribué à une brouille entre les deux frères qui durera près de dix ans. Don et Phil Everly se sépareront en 1973 dans des conditions dramatiques, sur scène à Knott’s Berry Farm en Californie, Phil brisant sa guitare et quittant la scène en plein concert. Ils ne se réconcilieront qu’en 1983 avec un concert réunion à Londres. Mais Roots, lui, a été réévalué par l’histoire avec la juste clairvoyance qu’elle réserve aux oeuvres qui ont eu raison trop tôt. Gram Parsons l’écoutait, Emmylou Harris l’écoutait, tous les architectes du country rock des années soixante-dix le connaissaient et s’en réclamaient.

Aujourd’hui, Roots est reconnu comme l’un des jalons essentiels du country rock, aux côtés de Sweetheart of the Rodeo des Byrds et de The Gilded Palace of Sin des Flying Burrito Brothers. Il démontre que les frontières entre les genres musicaux n’ont jamais été que des constructions artificielles, que la musique country et le rock partageaient les mêmes ancêtres et pouvaient retrouver ensemble la vérité de leurs origines communes. Un disque magnifique et injustement oublié qui mérite d’être redécouvert par toutes celles et tous ceux qui aiment la musique américaine dans sa vérité la plus profonde.

La note des passionnés

4,0 /5

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