Sortie 1968
Artiste KANGAROO

Kangaroo, KANGAROO (1968) : la créature improbable du Village, entre folk et psychédélie

En 1968, Greenwich Village est un carrefour de l’Amérique en mutation, un territoire de hasards heureux où se croisent les poètes, les révolutionnaires et les musiciens qui inventent le futur sans le savoir. C’est dans ce bouillonnement que naît Kangaroo, groupe improbable et magnifique, incarnation parfaite de cette époque où la pop américaine n’avait pas encore choisi son camp entre le folk de Dylan, la psychédélie de San Francisco et la country naissante de Los Angeles. Leur unique album éponyme, paru sur MGM Records en 1968, est l’une de ces oeuvres maudites que le temps réhabilite avec une justice méritée, un disque qui parle encore aujourd’hui avec la sincérité de ceux qui ne cherchent pas à plaire mais à exprimer quelque chose de vrai.

Kangaroo album cover 1968

Le carrefour des destins : Barbara Keith, John Hall et les enfants du Village

La formation de Kangaroo ressemble à une rencontre de hasard orchestrée par le destin du rock. Barbara Keith, chanteuse folk qui avait taillé ses cordes vocales dans les caves enfumées du Café Wha à Greenwich Village, croise N.D. Smart II, batteur vétéran qui avait fait ses armes avec les Remains, l’un des groupes les plus sous-estimés de la côte Est. John Hall, futur fondateur d’Orleans, tient la basse et les claviers avec une maestria qui annonce déjà ce qu’il deviendra. Teddy Spelios complète le dispositif à la guitare. Ces quatre-là ne se ressemblent pas, ne viennent pas du même monde, et c’est précisément pour cette raison que leur alchimie est si rare, si singulière. Leur musique est une salade de styles à l’image de leur époque : du country-rock qui sent la boue et la paille de grange avec « Frog Giggin' » et « Happy Man », une psychédélie solaire teintée de sunshine pop sur « Such a Long, Long Time », un folk-rock strident qui rappelle les meilleures heures de la scène new-yorkaise sur « Daydream Stallion ». On y entend des guitares à l’envers, des riffs acides à la San Francisco, des harmonies vocales masculines et féminines qui flirtent avec les Mamas and the Papas. Autrement dit, un album qui refuse de choisir et qui, pour cette raison même, finit par avoir une identité absolument propre.

Le groupe ouvre pour les Doors et pour les Who cette année-là, deux expériences qui auraient pu les écraser mais qui révèlent au contraire leur capacité à tenir la scène face aux plus grandes machines du rock de leur temps. Il y a quelque chose de touchant dans cette image : Kangaroo en ouverture de Jim Morrison, la fleur folk du Village face au chaman des Doors. Deux Amériques qui s’observent et ne se comprendront jamais vraiment.

« Kangaroo was a true New York band, a mix of everything the city had to offer, from folk to psychedelia, from country to soul. » (AllMusic)

L’anecdote la plus savoureuse de l’histoire de Kangaroo tient en une ligne : lorsque le groupe se produit au Troubadour de Los Angeles, un certain Elmore Leonard se trouve dans la salle. L’écrivain est si marqué par ce qu’il voit et entend qu’il prendra le groupe pour modèle lors de l’écriture de son roman Be Cool en 1999. Trente ans plus tard, une mention immortelle dans la fiction américaine pour un groupe qui n’a vendu que quelques milliers de disques. Voilà ce que c’est que d’être au bon endroit au bon moment, même si le succès commercial ne suit pas.

L’album Kangaroo disparaît presque aussitôt après sa sortie, englouti par le bruit de 1968, cette année de toutes les révolutions et de toutes les catastrophes. Mais comme tous les grands albums maudits, il ressurgit régulièrement, réédité en 2007, redécouvert par les chasseurs de vinyle et les amateurs de psychédélie folk américaine. Barbara Keith poursuivra une carrière solo honorable, John Hall fondera Orleans et écrira le standard « Still the One ». N.D. Smart II rejoindra Leslie West pour former Mountain. Leurs chemins se séparent mais Kangaroo reste là, suspendu dans le temps, parfait instantané d’une Amérique qui cherchait encore son âme.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Kangaroo