Prophets, Seers & Sages the Angels of the Ages
Prophets, Seers and Sages the Angels of the Ages, TYRANNOSAURUS REX (1968) : Marc Bolan et la magie des druides électriques
Avant le glam-rock, avant les paillettes et les plateformes, avant que Marc Bolan ne devienne l’idole des teenagers britanniques avec Electric Warrior, il y avait Tyrannosaurus Rex. Et Tyrannosaurus Rex, c’était un univers à part entière, une planète inconnue peuplée de créatures mythiques, de sorciers bienveillants et de forêts enchantées qui n’existaient que dans l’imagination fiévreuse d’un jeune homme de Londres obsédé par Tolkien, par la Beat Generation et par la musique folk la plus dépouillée qui soit. Prophets, Seers and Sages the Angels of the Ages est le deuxième album de ce duo improbable formé par Marc Bolan à la guitare acoustique et Steve Peregrin Took aux percussions africaines. Sorti le 1er novembre 1968 sur le label Regal Zonophone, c’est un disque qui n’aurait pas dû exister selon les lois du marché musical, et qui pourtant a traversé les décennies avec une fraîcheur intacte, comme préservé par quelque sortilège.

Deux hobbittes dans le studio de Trident
L’enregistrement se déroule entre mai et août 1968 aux Trident Studios de Londres, sous la houlette du producteur Tony Visconti qui prend la peine d’accorder aux deux musiciens davantage de prises que sur leur premier album, enregistré dans la précipitation. Visconti comprend que Bolan travaille à sa propre vitesse, celle des étoiles et des marées, pas celle de l’industrie du disque. Le résultat est un album d’une cohérence stylistique remarquable, une suite de miniatures folk où la voix de Bolan, ce vibrato unique qui ressemble à un instrument de musique dont personne n’a encore inventé le nom, s’enroule autour de mélodies délicates comme du lierre sur une ruine médiévale. Steve Peregrin Took, de son vrai nom Stephen Porter, apporte ses bongos, ses tambours africains, son kazoo et son pixiephone, créant des textures rythmiques qui sonnent à la fois primitives et sophistiquées. C’est une alchimie parfaite entre deux êtres qui semblent être nés pour jouer ensemble, même si leur relation personnelle sera tout aussi tumultueuse que leur musique est apaisante.
L’album s’ouvre sur « Deboraarobed », version renversée littéralement de leur premier single « Debora », altérée par un effet de bande retournée qui la transforme en mantra hypnotique. Le reste suit une logique poétique plutôt que commerciale : « Stacey Grove », « Wind Quartets », « Trelawney Lawn », « Aznageel the Mage », autant de titres qui sonnent comme des chapitres d’un grimoire que Bolan aurait trouvé dans une librairie magique de Notting Hill. Les textes sont une plongée dans un monde de personnages mythiques, de références aux traditions celtiques et à la littérature fantastique, un univers que Bolan habitait avec une sincérité absolue, sans jamais donner l’impression de jouer un rôle. C’était sa vision du monde, tout simplement. John Peel, le présentateur de la BBC dont l’oreille était le baromètre le plus fiable de la nouvelle musique britannique, était tombé amoureux de Tyrannosaurus Rex et défendait le duo sur les ondes avec une conviction qui avait contribué à leur donner une base de fans solide malgré une accessibilité commerciale nulle. A l’époque, Bolan avait aussi rejoint la galaxie de Blackhill Enterprises, l’agence qui gérait Pink Floyd, et avait emménagé avec sa nouvelle compagne June Child, qui avait tout récemment mis fin à une relation avec Syd Barrett lui-même. Le monde du rock psychédélique londonien de 1968 était décidément un village.
« Marc décrit leur approche musicale comme ‘deux sortes de musique : bruyante et déjantée, et douce et pastorale’. » Marc Bolan, cité dans les notes de presse de l’époque
Ce qui rend cet album si précieux, avec le recul, c’est qu’il représente Marc Bolan dans son état le plus pur, avant que la célébrité ne vienne compliquer les choses. Il n’y a pas encore de calcul commercial dans ces chansons, pas de stratégie de conquête du marché. Il y a simplement un jeune homme qui chante ce qu’il ressent avec la totalité de son être, accompagné d’un percussionniste qui semble communiquer avec des esprits que nous ne pouvons pas entendre. Bolan avait le don rare de rendre le fantastique immédiatement crédible, de faire sentir que ses dragons et ses sorciers étaient aussi réels que les autobus rouges de Londres. C’est peut-être la définition la plus exacte du génie artistique : la capacité à rendre tangible l’invisible.
L’héritage de Prophets, Seers and Sages est discret mais profond. David Bowie, qui connaissait bien Bolan depuis l’époque de leurs débuts communs dans les clubs londoniens, a souvent reconnu l’influence de ce folk mystique sur son propre travail. La scène néo-folk des années quatre-vingt-dix, des groupes comme Current 93 ou Death in June, cite régulièrement les premières oeuvres de Bolan comme une référence fondatrice. Et puis, bien sûr, il y a la trajectoire incroyable de Marc Bolan lui-même : de ce folkiste barbu jouant devant trente personnes dans un sous-sol de Camden, il deviendra en quelques années la plus grande pop star britannique de la première moitié des années soixante-dix. Mais le chemin commence ici, dans ce disque fragile et précieux comme un oeuf de dragon.
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