Anthem of The Sun
Anthem of the Sun, The Grateful Dead (1968) : Le collage psychédélique qui redéfinit le rock
Il y a des disques qui sonnent comme des albums. Et puis il y a Anthem of the Sun, le deuxième opus des Grateful Dead, publié le 16 juillet 1968 sur Warner Bros, qui ressemble davantage à un rêve éveillé qu’on ne se rappelle pas avoir fait. Capturé entre deux états de conscience, assemblé dans l’obscurité des studios et sur les planches de salles mythiques de San Francisco, ce disque ne ressemble à rien de ce qui existait avant lui. C’est le manifeste sonore de la contre-culture américaine, l’enregistrement qui prouve, définitivement et sans appel, que le rock peut être art total, expérience collective, voyage sans retour.
L’art du collage : quand le studio rencontre la scène
Pour comprendre Anthem of the Sun, il faut d’abord comprendre l’état d’esprit dans lequel le groupe se trouvait à l’automne 1967. Jerry Garcia, Phil Lesh, Bob Weir, Ron McKernan alias Pigpen, et Bill Kreutzmann venaient de lâcher leur premier album éponyme, un disque solide mais relativement conventionnel. Pour le deuxième, ils voulaient quelque chose de radicalement différent, quelque chose d’inédit. Leur label, Warner Bros, leur avait accordé du temps de studio illimité. Ce fut à la fois leur chance et leur malédiction créative.
Les sessions commencèrent à Los Angeles avant de migrer vers New York, puis vers San Francisco. Le producteur Dave Hassinger, qui avait travaillé avec les Rolling Stones, fut rapidement dépassé par la vision du groupe, et abandonna le projet, laissant Garcia et le bassiste Phil Lesh aux commandes artistiques, assistés du sonorisateur Dan Healy. La méthode de travail était sans précédent : des enregistrements live captés dans dix-sept concerts différents, en six lieux distincts, furent mixés avec des sessions studio pour créer des hybrides sonores jamais entendus auparavant. La performance du 14 février 1968 au Carousel Ballroom de San Francisco constitua le coeur de la pièce maîtresse « That’s It for the Other One », elle-même assemblée à partir de quatre versions live différentes de la chanson.
Deux nouveaux membres intégrèrent le groupe pour l’occasion : le batteur Mickey Hart, dont la relation avec Kreutzmann allait donner naissance à l’un des duos rythmiques les plus complexes du rock, et le claviériste Tom Constanten, formé à la musique contemporaine classique. Cette combinaison de talents portait en elle la promesse d’une révolution rythmique.
Garcia lui-même reconnut la nature étrange de la démarche. Il décrivit le disque comme étant « mixé pour les hallucinations », une déclaration qui en dit long sur l’ambition du projet. Ce n’était pas un album fait pour être écouté en fond sonore. C’était une oeuvre conçue pour modifier la perception de l’auditeur, pour le transporter dans un autre espace temporel. La pièce centrale, « New Potato Caboose », avec ses tonalités modales et ses contrepoints de guitares qui se répondent comme des esprits dans la nuit, préfigure vingt ans de post-rock avant même que le terme existe.
« Nous avons passé tant de temps à travailler sur cet album que nous avons presque oublié ce que nous faisions. Mais quand on l’a fini, on a réalisé qu’on avait réussi à capturer quelque chose de vivant. » Jerry Garcia, à propos d’Anthem of the Sun, 1968
Fait remarquable : la pochette de l’album fut confiée à l’artiste Kelley Mouse Studios, collectif psychédélique qui avait déjà marqué l’univers visuel du Fillmore avec ses affiches de concerts. L’image de la jaquette, avec ses courbes organiques et ses couleurs saturées, capture parfaitement l’état d’esprit du groupe à cette époque. Sur la photo de dos, on distingue les sept membres du groupe naissant, dont deux invités de marque : Dave Crosby et Phil Lesh posant comme si l’avenir leur appartenait, ce qui était, en un sens, parfaitement exact.
L’héritage d’Anthem of the Sun est considérable, même si le grand public ne l’a jamais vraiment embrassé. Ce disque a ouvert la voie à toute une génération d’artistes qui allaient comprendre que la frontière entre studio et scène était une construction arbitraire, qu’un disque pouvait être un montage, une oeuvre ouverte, une conversation permanente entre plusieurs versions d’un même instant. Les Grateful Dead ne seraient jamais aussi radicaux dans leur approche studio, mais ils n’en avaient pas besoin : Anthem of the Sun reste, cinquante-six ans après sa sortie, leur oeuvre la plus audacieuse, la plus mystérieuse, et sans doute la plus belle.
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