Wake of The Flood
La première maison de disques du Dead
1973. Le Grateful Dead publie Wake of the Flood sur Grateful Dead Records, le label qu’ils viennent de fonder pour prendre le contrôle total de leur musique. C’est une décision politique et artistique : après des années chez Warner Bros., ils veulent pouvoir enregistrer ce qu’ils veulent, quand ils veulent, sans pression commerciale externe. Wake of the Flood est le premier fruit de cette indépendance nouvelle, et il est remarquablement différent de ce que l’on pouvait attendre d’un groupe qui avait fait de l’improvisation psychédélique sa signature.
L’album est relativement court et relativement structuré pour le Dead. Les sept titres ont des durées raisonnables, des arrangements définis, des parties vocales harmonisées. Keith Godchaux, pianiste qui avait rejoint le groupe en 1971 avec sa femme Donna Jean Godchaux, apporte une dimension de jazz-blues qui donne à certains titres une couleur particulièrement belle. Sa façon de travailler avec Jerry Garcia à la guitare, de l’accompagner, de le répondre, de créer des dialogues harmoniques discrets mais riches, est l’une des marques sonores de cette période du Dead.
Eyes of the World est peut-être la plus belle chanson de l’album : une composition de Jerry Garcia et Robert Hunter qui part d’un groove reggae léger et s’élève vers quelque chose de lumineux et d’ouvert. Les paroles de Hunter sont parmi ses plus belles : « Right outside this lazy summer home / You ain’t got time to call your soul a critic, no / Right before it slips away. » Il y a dans cette chanson une qualité de conscience du moment présent qui est au coeur de l’esthétique du Dead.
Robert Hunter et l’art du parolier invisible
Robert Hunter est l’un des grands paroliers de la musique populaire américaine, et il est aussi l’un des moins connus du grand public parce qu’il n’était pas sur scène. Il faisait partie du cercle intime du Grateful Dead, vivait avec Garcia dans les mêmes communautés en Californie du Nord, et écrivait des textes que Garcia et Weir mettaient en musique. Cette collaboration à distance créait des chansons qui avaient une densité littéraire peu commune dans le rock.
Stella Blue est un autre grand moment de l’album. C’est une ballade lente et mélancolique sur les illusions perdues et la résilience qui reste quand tout le reste s’est effacé. Garcia chante avec une sincérité absolue, sans ornement, en laissant le piano de Godchaux soutenir chaque phrase. C’est l’un de ces moments où le Dead se révèle dans sa dimension la plus essentielle : pas le groupe de concerts interminables et de solos improvisés, mais un groupe capable d’une intimité et d’une sobriété remarquables.
Weather Report Suite est la pièce la plus ambitieuse de l’album en termes de structure : une suite en plusieurs parties signée Bob Weir qui commence avec une prélude acoustique avant de s’ouvrir sur une section plus électrique et plus développée. C’est Weir qui chante, et sa voix plus rugueuse que celle de Garcia donne à la chanson un caractère différent, plus terreux, moins éthéré.
1973 et les années de transition
L’année 1973 est particulière pour le Dead. En mai, ils donnent un concert à l’Académie de musique de Philadelphie que certains considèrent comme l’un de leurs meilleurs de la décennie. En novembre, ils jouent au Chicago Auditorium dans un des sets les plus créatifs de leur carrière. Entre les deux, Wake of the Flood enregistré et publié. C’est l’époque de leur apogée créatif et physique, avant que la dépendance à l’héroïne de Garcia ne commence à peser sur sa santé et ses performances.
Le Grateful Dead a toujours été plus un phénomène de concert qu’un phénomène de disque. Mais Wake of the Flood prouve que ce groupe exceptionnel était aussi capable de produire de la grande musique en studio quand il en avait la liberté et l’envie.
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