Live/Dead, The Grateful Dead (1969) : la jam qui n’en finit pas et qui ne doit pas finir
Il y a des groupes de rock qu’on ne peut vraiment comprendre qu’en les voyant jouer en public. The Grateful Dead est le cas le plus extreme de cette categorie. Leurs albums studio, aussi reussis soient-ils, ne donnent qu’une idee partielle, presque trompeuse, de ce que le groupe est capable de faire quand il est en scene, devant un public qui l’accompagne dans ses voyages musicaux. Live/Dead, double album sorti en novembre 1969, est la premiere tentative serieuse d’immortaliser sur disque ce que les Deadheads, les fans fideles qui suivent le groupe de concert en concert a travers toute l’Amerique, vivent chaque soir depuis des annees. Et c’est une tentative qui reussit au-dela de toutes les esperances. Live/Dead est l’un des grands albums live de l’histoire du rock, le document le plus complet et le plus vivant de ce que l’improvisation collective peut produire quand elle est portee par des musiciens d’exception et par la complicite magique d’un public qui croit en elle.
Le Grateful Dead de 1969 est compose de Jerry Garcia a la guitare lead et au chant, Bob Weir a la guitare rythmique et au chant, Phil Lesh a la basse electrique, Ron « Pigpen » McKernan aux claviers et au chant, Bill Kreutzmann a la batterie, Mickey Hart a la batterie (qui a rejoint le groupe en 1967 pour former une double section rythmique d’une complexite et d’une puissance peu communes). Ces six musiciens forment un ensemble d’une cohesion extraordinaire, capable de jouer ensemble pendant vingt, vingt-cinq, trente minutes sur un seul morceau en maintenant une tension et une direction musicale qui ne se perdent jamais dans la cacophonie ou la repetition. C’est un exploit technique et artistique qui demande des annees de pratique commune, une ecoute mutuelle d’une finesse extraordinaire, et une vision partageee de ce que la musique doit etre.

Dark Star : la chanson qui n’a pas de fin
« Dark Star » est la piece maitresse de l’album et l’une des compositions les plus importantes de l’histoire du rock psychedelique americain. Enregistree lors de concerts au Fillmore West de San Francisco et a l’Avalon Ballroom en janvier et fevrier 1969, la version presentee ici dure vingt-trois minutes et vingt secondes. Vingt-trois minutes d’improvisation collective qui partent d’un theme simple et reconnaissable pour s’aventurer dans des territoires musicaux qu’aucune partition ne pourrait anticiper ou decrire. Garcia joue des lignes de guitare qui s’enroulent et se deenroulent comme des spirales de fumee, montant vers des registres aigus d’une beaute vertigineuse, descendant vers des profondeurs qui ressemblent a celles de l’ocean. Lesh a la basse construit des contre-melodies d’une inventivite constante. Les deux batteurs creent des polyrhythmies qui maintiennent une pulsation sans tomber dans la monotonie mecanique. Weir tisse des accords qui changent de couleur a chaque mesure. Et au milieu de tout cela, la musique respire, s’epanouit, trouve ses propres formes organiques avec la liberte et la necessite d’un etre vivant.
« St. Stephen » enchaie directement sur « The Eleven » et « Turn On Your Love Light », formant avec « Dark Star » une suite de plus d’une heure qui constitue l’experience d’ecoute la plus hypnotique et la plus immersive que le rock psychedelique americain ait jamais offerte sur disque. Phil Lesh, dont la conception de la basse electrique est l’une des plus originales et des plus influentes de sa generation, joue ici comme si la basse etait un instrument soliste a part entiere, capable de porter une melodie et une harmonie aussi bien que la guitare ou les claviers. Sa formation en musique classique et en composition, sa familiarite avec Stockhausen et Cage, nourrissent en permanence son jeu et lui donnent une dimension intellectuelle que beaucoup de bassistes de rock n’atteignent jamais.
Les concerts du Grateful Dead sont des ceremonies. Leurs fans ne viennent pas ecouter des chansons : ils viennent participer a un rituel collectif ou la musique est le medium d’une communion qui depasse la simple relation entre un groupe et son public. Ce rituel a dure trente ans, jusqu’a la mort de Jerry Garcia en 1995. Et il continue sous d’autres formes avec Dead and Company et les formations successives issues du groupe original. Live/Dead est le document fondateur de ce rituel, la pierre angulaire de tout ce qui a suivi.
La formation de l’experience d’ecoute de Live/Dead est inseparable de la culture des Deadheads, ces fans fideles qui ont construit autour du Grateful Dead une communaute unique dans l’histoire du rock. Les Deadheads ne sont pas de simples admirateurs d’un groupe : ce sont des membres actifs d’une tribu musicale qui partage ses enregistrements, ses experiences de concert, ses interpretations des textes et des musiques dans un reseau de communication qui prefigure l’internet communautaire de plusieurs decennies. Ils echangent des cassettes de concerts, des photos, des programmes. Ils se retrouvent devant les salles de concert des heures avant les portes. Ils creent une culture de la memoire et de la transmission orale qui est aussi ancienne que la musique elle-meme et aussi moderne que les technologies de communication les plus recentes. Live/Dead est l’outil par lequel les non-Deadheads peuvent acceder a cette culture sans en faire partie, un pont entre la communaute fermee des inities et le monde exterieur. Un document qui prouve que la musique peut etre un mode de vie autant qu’un divertissement, et que ce mode de vie peut etre riche, complexe et profondement humain.
« On ne peut pas comprendre le Grateful Dead en ecoutant leurs albums studio. Live/Dead est le vrai debut, le premier disque qui montre ce qu’ils sont vraiment. » (Lenny Kaye, guitariste et critique rock)
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