Workingman´s Dead
Le Grateful Dead avait passé les trois années précédentes a naviguer dans les eaux troubles et lumineuses de la psychédélie San franciscaine. Les albums Live/Dead et Aoxomoxoa avaient montré un groupe qui vivait et respirait l’improvisation, qui considérait le concert comme une expérience collective et chamanique, qui préférait la durée et l’exploration a la structure et a la concision. Et puis, en 1970, quelque chose a changé.
Workingman’s Dead est le disque ou le Grateful Dead a fait ses valises psychédéliques pour s’installer quelque part entre la country, le folk et le rock americana. Ce déménagement n’était pas une capitulation commerciale : c’était une exploration sincère d’un territoire différent, inspiré par les écoutes des albums country de Bob Dylan et de la musique folk traditionnelle américaine que les membres du groupe avaient redécouvertes pendant une période de réflexion. La drogue et les expériences communales de Haight-Ashbury avaient eu leur heure ; maintenant, c’était le moment de faire des chansons.
Les chansons de Workingman’s Dead sont des chansons – avec des structures, des refrains, des verses qui se souviennent d’eux-memes. « Uncle John’s Band » ouvre l’album avec une invitation collective : « Come hear uncle John’s Band, by the riverside. » C’est simple, c’est immédiat, c’est contagieux d’une façon que les explorations psychédéliques ne l’étaient pas. Les harmonies vocales – Jerry Garcia, Bob Weir, Phil Lesh – ont la précision et la beauté de trois voix qui se connaissent et qui savent exactement ou se placer les unes par rapport aux autres.
« Casey Jones » est l’autre sommet de l’album : une chanson sur le conducteur de train légendaire du folklore américain, réinterprétée avec une ironie et une énergie qui font de l’ambiguïté de la métaphore (un conducteur sous l’emprise de la cocaïne qui conduit son train vers le désastre) l’une des grandes réussites d’écriture de la discographie du groupe. « Driving that train, high on cocaine, Casey Jones you better watch your speed » – des paroles qui fonctionnent sur plusieurs niveaux simultanément, le littéral et le metaphorique se superposant avec une aisance qui révèle un talent d’écriture que le format psychédélique avait souvent masqué.
Robert Hunter, le parolier du groupe – une figure unique dans le rock : un homme qui n’était pas membre musicien du groupe mais qui en était le poète attitré, le conteur qui donnait aux improvisations de Garcia et compagnie leurs mots et leurs histoires – avait trouvé avec Workingman’s Dead un registre qui lui permettait d’exprimer sa voix la plus personnelle. Les histoires de travailleurs, de voyageurs, d’hommes ordinaires qui font face a des situations extraordinaires : c’est le territoire de Hunter, celui dans lequel ses paroles trouvent leur profondeur maximale.
« Dire Wolf », « New Speedway Boogie », « Cumberland Blues », « Black Peter » – chaque chanson de Workingman’s Dead est une petite histoire, un personnage, une situation. L’album est un livre de nouvelles en musique, chaque chanson indépendante et pourtant reliée aux autres par une cohérence de ton et d’intention. C’est une façon de faire des albums qui évoque plus les artistes country traditionnels que les groupes de rock progressif de la meme époque.
La production de Workingman’s Dead – réalisée par le groupe lui-meme avec des assistants techniques – est délibérément sobre. Pas d’effets de studio, pas de superpositions extravagantes, pas de textures psychédéliques : juste les instruments et les voix captés avec précision et clarté. Cette sobriété est cohérente avec l’esthétique folk-country que le groupe voulait explorer, et elle met en valeur les qualités d’interprétation et de composition que les albums précédents avaient parfois noyées dans les effets.
Workingman’s Dead et American Beauty, sortis la meme année 1970, ont transformé la réputation du Grateful Dead. Ils ont montré que ce groupe de joyeux anarchistes pouvait faire des chansons aussi efficacement que des gens dont c’était la seule préoccupation. Et ils ont fidélisé un public plus large que celui des concerts psychédéliques, un public qui aimait les histoires bien racontées et les mélodies qu’on peut fredonner. Ce public n’a jamais quitté le groupe, et Workingman’s Dead reste le disque par lequel on commence quand on veut comprendre le Grateful Dead.
L’ironie de l’histoire des Grateful Dead est que les deux albums de 1970 – Workingman’s Dead et American Beauty, qui sont de loin leurs albums les plus accessibles et les mieux construits – sont venus d’une période de crise financière et personnelle pour le groupe. Ils étaient endettés, leur style de vie communal du Haight commençait a montrer ses limites, et plusieurs membres traversaient des difficultés personnelles. C’est souvent dans la contrainte que l’art trouve ses formes les plus épurées.
Jerry Garcia et Robert Hunter avaient développé un processus de composition particulier : Garcia composait les mélodies, Hunter écrivait les paroles séparément, et les deux s’ajustaient mutuellement jusqu’a ce que la chanson fonctionne comme un tout cohérent. Ce processus était différent de la composition par session d’improvisation qui characterisait leur approche des albums précédents, et il a produit des résultats d’une qualité et d’une cohérence que l’improvisation ne pouvait pas garantir.
Workingman’s Dead a aussi l’avantage d’un enregistrement rapide : les sessions ont duré moins d’une semaine, dans un contexte de ressources limitées qui a forcé des choix simples et efficaces. Pas de prise de tete sur les arrangements, pas d’expérimentation sonore coûteuse : juste les chansons, les musiciens, et l’envie de les capturer le plus honnêtement possible. Cette contrainte productive est l’une des histoires les plus récurrentes de la musique populaire.
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