Grateful Dead
Grateful Dead, l’album éponyme (1967) : La Naissance d’un Monstre Sacré
San Francisco, janvier 1967. Pendant que la France s’apprête à voter pour De Gaulle et que les yéyés font leurs petites affaires sur les ondes d’Europe 1, une bande de défoncés cheveux longs enregistre en quelques jours seulement ce qui deviendra l’acte de naissance officiel du rock psychédélique. Le Grateful Dead, premier album éponyme, sorti le 17 mars 1967 sur Warner Bros. Trois cent quarante-sept dollars de budget studio. L’histoire commence mal, elle finira en légende.

Jerry Garcia, 24 ans, guitare en bandoulière et LSD dans le sang, n’est pas encore le dieu barbu et bienveillant que des millions de Deadheads vénèreront jusqu’à sa mort en 1995. En 1967, c’est un gamin de Palo Alto, fils d’un musicien de jazz alcoolique, qui a grandi dans les rues, perdu un doigt dans un accident de hache, et trouvé sa religion dans le jug band. Bob Weir, lui, a 19 ans. Phil Lesh fait de la musique concrète. Ron McKernan, dit Pigpen, boit du Southern Comfort comme d’autres boivent de l’eau. Et Bill Kreutzmann tape sur ses fûts avec la conviction tranquille d’un homme qui sait exactement pourquoi il est sur Terre.
La Matrice Sonore de 701 Mission Street
Ce qu’il faut comprendre sur cet album, c’est qu’il ne ressemble à rien de ce qui existait avant lui, et pourtant il contient tout ce qui existera après. Les influences sont étalées comme un buffet : Chicago blues avec une version dévastatrice de Good Morning Little Schoolgirl, folk avec Golden Road (To Unlimited Devotion), rock’n’roll des origines avec Beat It On Down The Line emprunté à Jesse Fuller. Mais quelque chose d’autre est là, quelque chose qui ne s’explique pas avec des mots de musicologue. Une tension, une ouverture vers l’infini, la sensation physique que la chanson pourrait durer éternellement si les musiciens le décidaient.
« Nous ne faisions pas un album. Nous documentions ce que nous faisions sur scène chaque soir. La différence est fondamentale. » – Jerry Garcia, interview à Rolling Stone, 1972
Et c’est là le paradoxe cruel de ce disque : il est à la fois l’artefact le moins représentatif du Grateful Dead et son document fondateur. Car le Dead, c’est le concert, l’improvisation, les deux heures de Dark Star qui se transforment en voyage interstellaire. L’album studio, par définition, fige. Et le Dead n’a jamais voulu être figé. Pourtant, ces 47 minutes enregistrées à la va-vite dans les studios RCA de Los Angeles contiennent la graine de tout.
Voilà le fun fact que j’adore : le groupe avait été choisi par Ken Kesey et ses Merry Pranksters pour animer les Acid Tests, ces fêtes de LSD légal où des centaines de personnes exploraient leur cerveau dans des entrepôts décorés de néons et d’écrans. Le groupe jouait parfois 8 heures d’affilée. Quand ils sont entrés en studio, ils avaient donc derrière eux une expérience scénique unique, une complicité organique qui ne s’achète pas. Et ça s’entend.
La production est signée Dave Hassinger, qui venait de travailler avec les Rolling Stones. Il était habitué aux rock stars, aux caprices, aux studios huppés. Là, il se retrouve face à des types qui arrivent en camionnette psychédélique, qui communiquent par regards et gestes imperceptibles, et qui refusent catégoriquement de couper leur solo au bout de deux minutes. L’histoire dit qu’il a failli craquer plusieurs fois. Qu’il a tenu, c’est sa seule gloire.
Cream Puff War et Autres Éclairs de Génie
Cream Puff War, le titre qui clôt l’album, est peut-être le moment le plus révélateur. Garcia y déploie un jeu de guitare qui anticipe de dix ans ce que les punks appelleront de l’énergie brute. Pas de technique ostentatoire, pas de wanking inutile. Juste une urgence, une fièvre. Phil Lesh à la basse fait des choses harmoniquement incorrectes qui sonnent pourtant parfaitement justes. C’est ça, le mystère Dead : ils cassent les règles sans avoir l’air d’y penser.
Il faut aussi parler de Pigpen, Ronald McKernan de son vrai nom, mort en 1973 à 27 ans d’une hémorragie interne liée à l’alcoolisme. Sur cet album, c’est lui qui chante le blues avec une authenticité que peu de musiciens blancs ont jamais atteinte. Good Morning Little Schoolgirl dans sa version, c’est quelque chose qui vous prend aux tripes et qui ne vous lâche plus. Un type qui avait grandi en écoutant les 78 tours de son père, un DJ de R&B. Un Blanc de Palo Alto qui avait le blues dans le sang par osmose culturelle. L’Amérique est parfois étrange et merveilleuse.
Commercialement, l’album fut un échec relatif. Il atteignit la 73e place des charts américains, ce qui pour Warner Bros était décevant mais pas catastrophique. Le label croyait au groupe, lui laissait suffisamment de liberté. Ce qui est admirable, rétrospectivement, c’est que personne n’a cherché à transformer le Dead en Monkees. Ils ont laissé la bête sauvage être sauvage. Et la bête a remercié en devenant l’un des groupes les plus influents et les plus rentables de l’histoire du rock.
Cinquante-huit ans après sa sortie, cet album reste une énigme fascinante. Il est imparfait, inégal, parfois maladroit. Mais il exhale quelque chose d’irremplaçable : l’odeur d’une époque où l’on croyait vraiment que la musique pouvait changer le monde. San Francisco 1967, l’été de l’amour qui approche, les fleurs dans les cheveux et l’acide dans les veines. Le Grateful Dead a capturé ce moment, cette utopie fragile, et l’a pressé sur vinyle. Pour que ça dure toujours. Ce qui, d’une certaine manière, est exactement ce qui s’est passé.
Mettez ce disque sur votre platine. Fermez les yeux. Laissez The Golden Road vous emmener. Et acceptez de ne pas savoir où vous allez. C’est ça, le secret du Grateful Dead. C’est ça, la leçon de 1967.
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