Le Grateful Dead, printemps 1972. Le groupe américain le plus énigmatique de sa génération traverse l’Atlantique pour une tournée européenne de sept semaines qui restera dans les annales. Le triple album live qui en résulte, « Europe ’72 », est l’un des documents musicaux les plus importants de cette décennie, une photographie sonore d’un groupe au sommet de ses capacités, jouant devant des publics qui n’avaient jamais entendu rien de semblable.
Le Grateful Dead de 1972 n’est pas tout à fait le même que le groupe qui avait enregistré « Workingman’s Dead » et « American Beauty » en 1970. Keith Godchaux a rejoint le groupe à la fin de 1971, apportant une dimension de piano jazz et de country qui élargit encore la palette sonore. Donna Jean Godchaux chante avec le groupe à certains moments de la tournée. Phil Lesh est au sommet de sa maîtrise de la basse, ses lignes contrapuntiques défiant les conventions du rôle de l’instrument dans un groupe rock. Mickey Hart est de retour après une période d’absence. Et Jerry Garcia, dont la guitare est un monde en soi, joue avec l’élégance nonchalante d’un musicien qui a fait la paix avec l’idée que la musique ne peut pas être controlée, seulement habitée.
« Truckin' » est la chanson qui ouvre l’album et qui représente le mieux ce que le Grateful Dead offre à ses plus fidèles partisans : une chanson qui démarre quelque part, n’arrive nulle part de prévu, et s’arrête quand elle décide de s’arrêter. Le riff de Bob Weir est immédiatement reconnaissable, les harmonies vocales sont chaleureuses, et quelque part dans le milieu du morceau, la musique se dissout dans une improvisation qui pourrait durer dix minutes ou trente selon l’état d’esprit du groupe ce soir-là.
Les concerts européens sont différents des concerts américains. Les publics de l’hippodrome de Paris, de Wembley à Londres, des salles de concert de Copenhague, de Frankfurt, d’Amsterdam et de Rotterdam ne connaissent pas le protocole : pas de concerts de quatre heures, pas d’attente que le groupe finisse par jouer « Dark Star » pendant vingt minutes. Ces publics arrivent avec leurs propres rituels, leurs propres façons d’écouter. Et le groupe joue pour eux avec une intensité et une concentration qu’on n’entend pas toujours dans les enregistrements américains de la même période.
« Sugaree » est l’une des grandes créations de Jerry Garcia sur cet album, une chanson sur la dette et la fuite qu’il chante avec cette voix voilée de légère mélancolie qui lui est si particulière. Le solo de guitare qui intervient après le deuxième refrain est l’un de ses plus beaux : il monte, se retourne, redescend, cherche quelque chose qu’on n’entend pas et qu’il semble trouver juste avant que la chanson se termine.
« Jack Straw » et « Brown-Eyed Women » sont les deux autres compositions de la tournée qui seront publiées pour la premiere fois sur cet album. Les deux viennent de Bob Weir et de Garcia/Robert Hunter respectivement, et les deux montrent à quel point le répertoire de composition du groupe s’est élargi depuis les débuts. On est loin du psychédélisme bruitiste des premiers albums. La musique est plus mélodie, plus accessible, sans rien perdre de sa capacité à se dissoudre dans l’improvisation collective quand la magie opère.
Phil Lesh joue « Ramble On Rose » et « He’s Gone » avec cette précision rythmique et mélodique simultanée qui fait de lui un bassiste unique. Sa ligne de basse n’accompagne pas la guitare, elle dialogue avec elle, la contredit parfois, la complète toujours. Il faut écouter les deux instruments séparément pour comprendre comment ils fonctionnent ensemble.
L’enregistrement live de la tournée européenne est réalisé avec une qualité sonore qui était inhabituelle pour un album live de 1972. Betty Cantor, l’ingénieure du son historique du groupe, capture chaque nuance avec une precision qui permet à l’auditeur de se placer exactement dans la salle. On entend l’espace, on entend le public qui respire entre les morceaux, on entend le groupe qui s’accorde et se regarde avant de replonger.
La décision de sortir « Europe ’72 » comme triple album au prix fort d’un seul disque était audacieuse pour Warner Bros. Records. Le label avait signé les Dead avec une relative liberté artistique et commerciale, mais demander à l’acheteur de payer trois fois le prix normal pour un live d’un groupe encore relativement confidentiel en dehors de sa base de fans américains… L’album se vend pourtant remarquablement bien. Il entre dans les charts et y reste plusieurs semaines.
Cinquante ans plus tard, « Europe ’72 » reste l’une des portes d’entrée les plus accessibles dans l’univers du Grateful Dead pour les non-initiés. Les chansons sont belles et reconnaissables. La musique est complexe sans être difficile. Et l’énergie du groupe live, cette sensation de quelque chose qui se passe en temps réel sous vos oreilles, traverse les années sans perdre un atome de sa force.
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