Sortie 1970

Quelques mois a peine après Workingman’s Dead, le Grateful Dead sort American Beauty – et l’ensemble des deux albums constitue l’une des paires d’albums consécutifs les plus cohérentes et les plus accomplies de l’histoire du rock américain. Si Workingman’s Dead était l’album des histoires de travailleurs et de voyageurs, American Beauty est l’album des histoires d’amour, de beauté et de perte.

« Friend of the Devil » ouvre l’album et c’est immédiatement l’une des plus belles chansons de la discographie du groupe : une ballade de fugitif qui cherche a échapper au diable qu’il a rencontré « with twenty women on his knee » et qui est maintenant pourchassé. La mélodie est mémorable dès la première écoute, les harmonies de Garcia et Hunter sont d’une délicatesse que les concerts enflammés du groupe n’avaient pas toujours laissée deviner. C’est une chanson acoustique, intimiste, qui montre le Grateful Dead dans un registre de café-concert plutôt que de festival.

« Sugar Magnolia » est a l’opposé : un boogie solaire et exubérant, une célébration de l’amour et de la beauté physique avec une légèreté et une joie communicatives. La guitare slide de Garcia sur ce morceau a quelque chose de presque hawai’en, une douceur tropicale qui s’accorde parfaitement avec les paroles de Bob Weir sur la fille parfaite qui danse dans la pluie. C’est l’été en musique, et peu importe la saison dans laquelle on l’écoute.

« Ripple » est peut-etre la chanson la plus sage de l’album – une méditation sur la vie, le voyage et la transmission, avec une philosophie bouddhiste légèrement teintée de hippie qui aurait pu sonner naïf dans d’autres bouches mais qui, dans celle de Garcia, a la profondeur d’une conviction vécue. « Ripple in still water, when there is no pebble tossed, nor wind to blow » – Robert Hunter à l’écriture à son sommet.

« Truckin' » est la chanson qui défini peut-etre mieux que n’importe quelle autre le mode de vie du Grateful Dead et de son entourage : « What a long strange trip it’s been » – des tournées interminables, des villes qui se ressemblent et qui different, des aventures routières, le rock and roll comme mode d’existence plutôt que comme carrière. La liste de villes dans les paroles – New York, New Orleans, Houston, San Francisco, Dallas – est une carte des États-Unis vue depuis le bus de tournée d’un groupe qui ne s’est pratiquement jamais arrêté de tourner pendant les trente ans suivants.

« Brokedown Palace » ferme l’album avec une beauté mélancolique qui est peut-etre le moment le plus tourmant de tout American Beauty. C’est une chanson sur le retour a la maison, sur la mort possible, sur ce qu’on laisse derrière soi. « Going to leave this brokedown palace, on my hands and my knees I will roll, roll, roll » – des paroles de Robert Hunter qui ont une dignité et une profondeur que peu de compositions rock pourraient revendiquer.

American Beauty a été enregistré en quelques semaines aux studios Wally Heider de San Francisco, avec une économie de moyens qui reflète la philosophie musicale du groupe a ce moment : pas d’épate, pas d’excès de production, juste les chansons et les musiciens au meilleur de leur forme. David Nelson, qui deviendra plus tard le cofondateur des New Riders of the Purple Sage, joue de la steel guitar sur certains titres, ajoutant une couleur country supplémentaire a l’ensemble.

Les deux albums de 1970 – Workingman’s Dead et American Beauty – restent les points d’entrée recommandés dans la discographie du Grateful Dead pour quiconque n’est pas encore familier avec le groupe. Ils montrent une formation qui avait appris a canaliser son talent d’improvisation dans des formes plus concises et plus communicatives, sans rien sacrifier de l’authenticité qui était leur marque de fabrique depuis leurs débuts. American Beauty en particulier a atteint quelque chose de rare : la perfection dans la simplicité apparente.

American Beauty a été enregistré immédiatement après Workingman’s Dead, entre septembre et octobre 1970. Les sessions ont eu lieu aux studios Wally Heider de San Francisco, avec la meme équipe et le meme esprit que l’album précédent. Le groupe avait trouvé quelque chose et voulait le capter avant de le perdre.

Ce qui distingue American Beauty de son prédécesseur, c’est peut-etre une légèreté plus grande, une façon de traiter les thèmes sérieux avec une touche de gaieté californienne qui tempère la mélancolie. « Sugar Magnolia », « Truckin' », « Candyman » – ces chansons ont une joie de vivre qui contraste avec la solennité de certains moments de Workingman’s Dead.

Il est important de noter que le groupe avait aussi perdu son organiste Ron « Pigpen » McKernan, temporairement écarté par des problèmes de santé au moment d’American Beauty. Keith Godchaux le remplacera bientôt. L’absence de Pigpen change légèrement la couleur de l’album – moins de blues lourd, plus de delicatesse folk – mais le groupe s’est adapté avec une aisance qui révèle la profondeur de ses ressources musicales collectives.

American Beauty a atteint la trente-huitième place des charts américains, ce qui n’était pas un triomphe de masse mais représentait pour le Grateful Dead l’un de leurs plus grands succès commerciaux. Plus important que les chiffres, l’album a construit une fidélité que peu de groupes peuvent revendiquer : des millions de fans qui ont grandi avec ces chansons et qui les considèrent comme la bande-son de certains des moments les plus importants de leur vie.

Sur X : @GratefulDead

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American Beauty