Graham Nash, David Crosby
par David CROSBY
Quand on dit Crosby, Stills, Nash et Young, c’est l’image du grand amphithéatre qui s’impose : les quatre harmonies, les claviers et les guitares en couches multiples, le spectacle de quatre égos monumentaux qui coexistent miraculeusement le temps d’un album ou d’une tournée. Mais Crosby et Nash ensemble, sans Stills et sans Young, c’est autre chose : c’est une intimité, une complicité de deux hommes qui se comprennent musicalement sans avoir besoin de négocier chaque note avec des partenaires aux visions différentes.
Graham Nash et David Crosby ont enregistré leur album duo en 1972, et l’alchimie entre leurs voix, que les fans de CSNY connaissaient depuis des années dans un contexte plus large, y trouve une clarté et une beauté qui lui sont propres. Nash chante avec cette pureté qui est sa marque de fabrique depuis les Hollies ; Crosby avec ce timbre légèrement voilé, cette façon d’harmoniser qui défie les lois habituelles de l’accord tonal. Ensemble, ils créent quelque chose de presque tangible : des harmonies vocales qui semblent avoir une substance physique.
« Immigration Man » est la chanson la plus célèbre de l’album, et son histoire dit beaucoup sur la personnalité de Nash. Le compositeur galois avait eu une expérience désagréable a la douane américaine – un agent d’immigration lui avait fait sentir, de façon assez peu subtile, qu’il n’était pas le bienvenu sur le sol américain malgré sa célébrité et sa résidence légale. Nash avait attendu d’avoir sa Green Card pour sortir la chanson, précisément pour éviter les représailles. La chanson est directe, sarcastique, pleine d’une indignation civile qui n’appartient qu’a Nash : « Can you tell me please, why I don’t fit in your picture, please, Mr. immigration man. » C’est simple, c’est honnete, et Crosby y répond avec des harmonies qui donnent une dimension universelle a ce qui aurait pu etre une anecdote personnelle.
« Southbound Train » et « Strangers Room » montrent les deux pôles de l’album : d’un côté, les chansons plus folk et acoustiques qui rappellent la tradition dont ils viennent tous les deux ; de l’autre, des productions plus élaborées qui profitent des ressources des studios californiens de l’époque. Le producteur a su garder un équilibre entre ces deux tendances sans jamais trahir ni l’une ni l’autre.
Les chansons de Crosby sur l’album – « Page 43 », « Where Will I Be » – montrent le compositeur dans un registre plus introspectif et plus personnel que ce qu’il proposait dans le cadre de CSNY. Crosby a toujours été le membre le plus expérimental du groupe, celui dont les ambitions harmoniques et les textures musicales poussaient les autres dans des directions qu’ils n’auraient pas explorées seuls. Sur cet album duo, il peut aller plus loin dans cette direction sans avoir a négocier avec Stills et Young.
L’album est sorti en mai 1972 et a été reçu positivement par la critique, qui a apprécié sa cohérence et son intimité par rapport aux albums de CSNY. Les fans du grand format Crosby-Stills-Nash-Young ont été peut-etre légèrement déçus par l’absence du grondement des guitares de Stills et de la tension dramatique qu’apporte Young. Mais ceux qui cherchaient les harmonies vocales dans leur état le plus pur ont trouvé ici quelque chose d’irremplaçable.
La réunion de Crosby et Nash préfigurait les difficultés que les quatre membres de CSNY allaient traverser dans les années suivantes : chacun développant sa carrière solo, les réunions du quatuor devenant de plus en plus rares et compliquées. Mais chaque fois que Crosby et Nash se retrouvaient ensemble, cette chimie vocale était intacte. C’est l’un des grands mystères musicaux de la décennie : deux voix qui, séparément, sont belles, mais ensemble, créent quelque chose qui dépasse la somme de leurs parties.
Il faut aussi replacer l’album dans son contexte : Neil Young venait de sortir Harvest, Stephen Stills était en pleine période d’albums solo variables, et CSNY dans son ensemble traversait l’une de ses nombreuses périodes de tension et de distance. Le duo Crosby-Nash était une façon de maintenir quelque chose vivant pendant ces crises, une démonstration que la chimie musicale ne dépendait pas nécessairement de la présence des quatre membres.
Graham Nash avait par ailleurs développé en parallèle sa carrière de photographe et son engagement politique qui nourrissaient ses chansons. Il était parmi les premiers artistes de rock a s’impliquer ouvertement dans les causes environnementales et pacifistes, et cette conscience politique s’exprime dans plusieurs des chansons de cet album sans jamais tomber dans le slogan ou le discours.
David Crosby, de son côté, traversait une période de création prolifique mais aussi une période de tourments personnels qui allaient bientot s’aggraver. Sa toxicomanie, encore contenue en 1972, commençait a affecter sa capacité a maintenir les engagements et les collaborations. Cet album duo avec Nash est l’un des derniers moments ou Crosby est pleinement présent et productif avant les années noires qui suivront.
L’album a été enregistré avec des musiciens de session de premier plan qui donnaient a ces chansons intimes la texture d’une production professionnelle sans les alourdir. C’est cet équilibre – entre l’intime et le professionnel, entre la simplicité acoustique et l’arrangement élaboré – qui fait la réussite de Graham Nash, David Crosby et qui explique pourquoi il tient si bien a l’écoute aujourd’hui.
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